C'est la carte des flots faite dans la tempête, La carte de l'écueil qui va briser sa tête : Aux voyageurs futurs sublime testament.
"- Ci-joint est mon journal, portant quelques études Des constellations des hautes latitudes. Qu'il aborde, si c'est la volonté de Dieu !"
ALFRED DE VIGNY
De l'Autre Coté de la Bouteille
# Bienvenue ô toi lecteur & internaute sur mon blog, La Bouteille à la Mer ! Sache que dans cette Dive Bouteille seront jetées, au gré du vent, sur le papier et à la mer, les bribes de mes lectures mais aussi de certaines de flâneries culturelles et bien d'autres balivernes pareilles. Si elle te parvient, ne la jette pas par terre, ça ne serait pas écolo du tout. #
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Mon RDV "Un mois, un extrait"
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"You talk easily of hours, sir. How long do you think an hour is to a man who is choking for want of air?"
Synopsis
"Little Dorrit", voilà comment on surnomme Amy Dorrit, une jeune femme de 21 ans menue mais grande par son courage qui est née et continue à vivre à la Maréchaussée, la prison pour dettes de Londres, prenant soin de son père captif, connu pour être"le Père de la Maréchaussée" tant sa détention fut longue. Libre de sortir pour subvenir aux besoins de sa famille, Amy est recommandée aux Clennam, une famille de riches négociants où elle est employée pour des travaux de couture par Mrs Clennam, une vieille femme solitaire, acariâtre et paralysée des jambes qui, malgré son tempérament autoritaire, la traite avec tendresse. Son fils Arthur revient au pays après quinze ans d'absence pendant lesquelles il a servi de bras droit à son père dans ses affaires en Chine. Sur son lit de mort, son père lui confie une montre à gousset à remettre à sa mère, visiblement torturé par l'idée de "réparer" quelque chose... Obsédé par les dernières paroles de son père, Arthur devine qu'un lourd secret entoure sa famille et il s'apprête à tout mettre en oeuvre pour le découvrir. Pourquoi n'est-ce pas un hasard si Mrs Clennam emploie Amy, elle si peu habituée aux œuvres de charité ? Amy serait-elle impliquée dans ce lourd secret qui pourrait ruiner à jamais la réputation de la maison Clennam ? Arthur se lie rapidement d'amitié avec Amy, devient un bienfaiteur pour son père et pourrait bien être sur le point de changer leur vie à jamais.
Après Les Piliers de la Terre et surtout Ripper Street, je continue ma folle aventure dans la filmographie de Matthew MacFadyen qui est en train de devenir un de mes acteurs fétiches ce qui n'était pas gagné au départ. Je suis tombée sous le charme d'un nouvel period dramaLittle Dorrit (2008) où il joue l'un des rôles principaux, celui de l'adorable Arthur Clennam, un vrai gentleman. Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, cette mini-série n'a pas été distribuée en France ce qui m'a permis de la voir en VO et donc profiter pleinement de la voix profonde et grave de Matthew MacFadyen, parfaite pour la narration et ce n'est pas étonnant s'il a beaucoup lu pour le public comme ce poème de W.B. Yeats que j'écoute avec tant de plaisir, "When you are old" :
L’héroïne de cette série, Amy, interprétée par Claire Foy (connue pour son rôle de Julia dans Being Human) que je ne connaissais pas, a été pour moi une vraie découverte et son personnage est touchant sans être larmoyant, courageuse sans être héroïque et amoureuse sans être niaise. Grâce à l'interprétation de son actrice qui passe très bien de l'humilité et de la discrétion, de la tristesse à l'indignation, c'est un personnage tout en nuance et profondément unique qui va vous toucher, vous attendrir et même vous faire un peu pleurer. Je me suis beaucoup identifiée à elle et je trouve que dans ce genre de period drama où l'on rencontre beaucoup de personnages pauvres, elle se distingue par sa force de caractère et son stoïcisme qui lui permet d'être heureuse même dans sa condition de fille-infirmière pour son père. Elle ne se plains jamais de son sort et c'est peut-être ce qui fait qu'elle mérite d'autant plus d'être aidée par Arthur.
En tant qu’héroïne, elle a bien sûr droit à de très jolies scènes, parfois tendres, parfois poignantes, comme celle où elle jette à l'eau le bouton de manchette d'Arthur qu'elle a conservé, comme une façon de renoncer définitivement à en être aimée puisque sa famille vit à son crochet. Il y a aussi cette scène splendide et très poétique où elle raconte une histoire à son amie Maggy (Eve Myles) qui est une sorte de métaphore de sa relation avec Arthur Clennam, qui est le premier à prendre pitié du sort de sa famille.
"Once upon a time there was a princess. And she had everything that you could wish for and a great deal more. Now, near the palace was a cottage in which live a poor, little, tiny woman. All alone. Quite a young one. And one day, the princess stopped at the cottage and said to the tiny woman, "Let me see what you keep there." And the tiny women open her very secret place and showed the princess a shadow. It was the shadow of someone who'd gone by many years ago. "And you keep watch over this every day?" said the princess. "Yes," said the tiny woman. "Because no one so good or kind had ever passed that way ever since." She realized that for all of her gold and silver and diamonds and rubies, she had nothing so precious to her as that shadow was to that tiny woman."
L'une des perles de cette mini-série, c'est aussi le thème musical composé par John Lunn qui revient à chaque moment charnier et dramatique, à la fois triste et intense, lent et rapide ce qui symbolise assez bien les hauts et les bas de l'histoire d'Amy Dorrit. C'est une mélodie qui vous restera en tête, preuve que c'est une très bonne mélodie. Elle me rappelle un peu la musique de Downton Abbey, ce qui n'est pas si idiot puisque John Clunn a aussi. composé pour cette série
Little Dorrit est aussi très beau esthétiquement avec une photographie à la fois très sombre dnas la partie londonienne, et très colorée et lumineuse dans les moments passés en Italie par la famille Dorrit et particulièrement à Venise, un lieu vraiment emblématique pour moi que je retrouve toujours avec tendresse à l'écran. Les scènes à Venise ont toutes un coté très intimistes et poétiques et c'est un moment pour Amy de grand émerveillement qu'on partage avec elle très facilement.
Le grand intérêt de cette série, c'est bien sûr le mystère qui entoure la famille d'Arthur Clennam et qui implique Amy Dorrit derrière les dernières volontés de son père : "Arthur... Your mother... Put it right..."et derrière l'enigmatqiue inscription cachée dans la montre à gousset de son père "Do not forget".Réparer quoi ? Ne pas oublier quoi ? Qui les Clennam ont-il lésé ? Pourquoi cela déshonorerait-il autant les Clennam ? Mrs Clennam (Judith Parfitt) et son domestique Mr Flintwinch semblent être mieux renseignés que les autres mais restent plus silencieux qu'une tombe sur le sujet. Mais Blandois, un notoire meurtrier français (Andy Serkis) qui fait plus froid dans le dos que Gollum va rapidement découvrir leur secret et, bien sûr, leur tirer les vers du nez, moyennant sonnantes et trébuchantes pour payer son silence...
Comme beaucoup de period drama, Little Dorrit brille par ses personnages secondaires. Tom Courternay, qui joue le père d'Amy, William Dorrit, joue avec beaucoup de justesse ce personnage, à demi-fou, bouffi de fierté mais aussi souffrant de sa captivité qui n'en finit pas. Je pense à une scène très poignante en particulier à l'épisode 4 qui est peut-être le climax de sa détresse. Vraiment heart-breaking :
"What does it matter whether I eat or starve? What does it matter whether such a blighted life as mine comes to an end, now, next week, or next year? What am I worth to anyone? Oh, Amy ! If you could see me as your dear mother saw me. I was young, I was accomplished, good-looking and people sought me out, and envied me. They envied me! And yet I have some respect, here. I am not quite trodden down. Go out and ask who is the chief person in the place. They'll tell you "it's William Dorrit". Go and ask who is never trifled with, and they'll tell you "it's William Dorrit". Go and ask what funeral here will make more talk, yes and perhaps more grief, than any that has ever gone out at the gate. They'll tell you "Its William Dorrit." William Dorrit.!William Dorrit! William Dorrit!"
Il y a aussi John Chivery, le fils du gardien de la Maréchaussée, qui est très touchant en amoureux transi et qui a plusieurs scènes vraiment privilégiées pour un personnage si secondaire. Je ne connaissais pas Russell Tovey, encore un revenant venu de Being Human mais j'ai hâte de le revoir dans d'autres productions. Plus que tout, j'ai été très touchée par le personnage de Maggy, l'amie d'Amy, qui est retardée mentalement n'ayant pas évolué depuis ses dix ans à cause d'une fièvre. Elle est vraiment touchante et très bien jouée par Eve Myles qui a beaucoup de talent et qui joue son rôle avec beaucoup de justesse. Et, on retrouve avec plaisir Arthur Darvill, ce cher Rory dans Doctor Who bien que son personnage ne soit pas des plus réluisants et marquants. Any way, ça fait plaisir de revoir sa frimousse rousse.
En bref, autant pour son casting que pour Matthew MacFadyen, pour la BBC ou pour Dickens, ne ratez pas Little Dorrit si vous avez l'occassion de vous le procurer. Vous vous offrirez un moment bien divertissant plein de mystère, de tendresse, d'amitié et un peu d'amour... Little Dorrit est parfait pour l'été qui commence aujourd'hui.
Où se procurer Little Dorrit ?
Little Dorrit (BBC, 2008), une mini-série produite par Andrew Davies de 14 épisodes de 29 minutes, d'après le roman de Charles Dickens. Avec Claire Foy (Amy Dorrit), Matthew MacFadyen (Arthur Clennam), Tom Courtenay (William Dorrit), Judith Parfitt (Mrs Clennam), Russell Tovey (John Chivery), Freema Agyeman (Tattycoram), Eve Myles (Maggy), Arthur Darvill (Edward "Tip" Dorrit) et Andy Serkis (Rigaud/Blandois).
"Pour le moment, il nous échappe. Mais c'est sa importance. Demain nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus avant... Et un beau matin... Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé."
L'intrigue
Deux ans après sa rencontre avec Jay Gatsby, Nick Carraway se remémore les circonstances qui ont conduit à faire de cet été 1922 un moment inoubliable. Il y raconte son histoire faite de folie, d'ivresse et de drames et y rend hommage à Gatsby, à jamais "magnifique". Le tout New York se retrouve toutes les nuits à Long Island et plus particulièrement à West Egg dans la riche et irréelle demeure de Gatsby : tout le monde a son nom à la bouche et pourtant, personne ne le connait. Des rumeurs, plus extravagantes les unes que les autres, se répandent mais Gatsby ne va se confier qu'au plus banal de ses invités, Nick, et lui révéler le secret et le rêve de sa vie: ressusciter le passé.
Il m'aura fallu trois semaines pour digérer la dernière adaptation de Gatsby le magnifique de Baz Luhrmann et, aux grands maux les grands remèdes, j'en ai profité pour lire le roman initial de Francis Scott Fitzgerald pour me réconcilier durablement avec Gatsby. Ce n'est pas faute d'avoir été emportée par la sobriété enfin retrouvée de la fin du film et, surtout par les derniers mots du narrateur en voix off, exactement à l'identique de ceux avec lesquels Fitzgerald a voulu finir son roman. Mais, pour ne pas nécessiter une digestion de trois semaines, il aurait fallu que le film dans son intégralité soit à la hauteur de sa fin et ne pas rattraper en catastrophe un spectateur déjà perdu depuis une heure et demi de projection et qui n'a qu'une seule envie : retourner chez lui.
En contraste, le roman de Fitzgerald aura su happé son lecteur dès le premier chapitre jusqu'au dernier avec un style exquis, aérien et, par touches, poétique où, par exemple, même la description d'une ville minière sordide en bordure de voie ferrée de la banlieue new-yorkaise prend des airs de mythe de la création où de la vallée des cendres émerge des formes humaines surgissant de la poussière pour y retourner aussitôt, des maisons, des cheminées enfumées et, en surplomb, comme la relique de cette ville sans Dieu, le motif du panneau publicitaire d'un ancien opticien qui observe la ville de ses yeux délavés comme une figure omnisciente et surplombante qui jauge les reins et les cœurs.
Après le motif de la vallée des cendres, c'est celui de la lumière verte au bout de la jetée de la demeure de Daisy que Gatsby essaye de toucher du doigt au loin qui nous donne un premier aperçu de son personnage avant d'être présenté en bonne et due forme au narrateur, Nick Carraway, lors de la célèbre "party". La lumière verte, c'est peut-être ce qui est le plus réussi dans le film de Baz Luhrmann. Ce n'est pas pour rien que c'est par cette lumière que le film commence et se termine comme si elle était le symbole de la quête impossible de Gatsby pour rejoindre une partie de lui-même perdue au large, dans son passé, sans pouvoir jamais l'atteindre pour en même temps revivre le passé et vivre le présent. La lumière verte, c'est le temps qui défile, les occasions manquées, les souvenirs qui s’effacent et finalement soi-même qui, à chaque instant, change sans être jamais égal à soi-même. Ce n'est pas la quête idéaliste de son amour perdu et impossible aujourd'hui, la lumière verte est de bout en bout pour Gatsby une quête de soi qui ne peut pas aboutir parce qu'il ne peut pas toucher du doigt ce qui n'est pas à sa portée.
"J'ai eu le sentiment qu'il était en quête de quelque chose, une idée de lui-même peut-être, qui s'était égarée lorsqu'il avait aimé Daisy. Du jour où il l'avait aimé, sa vie n'avait plus été que désordre et confusion. Mais s'il pouvait refaire le chemin pas à pas, revenir à l'endroit précis où tout a été joué, il finirait par découvrir l'objet de sa quête..."
Quant à Gatsby lui-même, je crois que seul Leonardo Di Caprio a su comprendre l'extrême profondeur de son personnage en essayant tant bien que mal, dans un film qui ne lui en donnait pas la place, de le faire transparaître au spectateur critique. Ce n'est pas en montrant Gatsby sur fond de feu d'artifice qu'on le rend "magnifique", ni en le faisant rouler à fond de train dans une belle bagnole jaune. Justement, il aurait fallu faire de Gatsby l'éternel personnage qu'on voit au clair de lune, le bras tendu vers la lumière verte. J'aurais voulu que le film mette en valeur son personnage principal en maximisant l'aura mystérieuse qui s'en dégage pour que le spectateur crève d'envie de le percer à jour, de dévoiler son secret, pour, en fin de compte, en bon perdant, avouer forfait pour que Gatsby demeure un mystère à jamais.
Le roman de Fitzgerald réussit ça très bien grâce à un seul motif : le sourire le Gatsby, qui ouvre toutes les possibilités, qui nous laIsse indécis sur ses intentions.
"Il me sourit avec une sorte de complicité - qui allait au-delà de la complicité. L'un de ces sourires singuliers que l'on ne rencontre que cinq ou six fois dans une vie, et qui vous rassurent à jamais. Qui, après avoir jaugé - ou feint peut-être de jauger - le genre humain dans son ensemble, choisit de s'adresser à vous, poussé par un irrésistible préjugé favorable à votre égard. qui vous comprend dans la mesure exacte où vous souhaitez qu'on vous comprenne, qui croit en vous comme vous aimeriez croire en vous-même, qui vous assure que l'impression que vous donnez est celle que vous souhaitez donner, celle d'être au meilleur de vous-même."
Un tel mystère laissé intact, cela aurait demandé un travail de profondeur sur les personnages et leurs situations et donc, Baz Luhrmann aurait dû faire des concessions et laisser de coté au moins une seconde sa maraude esthétisante qui, finalement, donne à l'ensemble un aspect beaucoup plus kitch et ridicule que véritablement beau. Cet esthétisme à tout va qui avait été justement dosé dans Moulin Rouge ou dans Roméo+Juliet par exemple frôle l'over-dose, d'où l'indigestion de trois semaines pour pouvoir enfin parler de cette adaptation en toute lucidité. J'imagine que ces images tapent-à-l’œil ont dû émerveiller certains, d'autres y ont même peut-être vu par pure mauvaise foi une sorte de symbolisme pour représenter la folie des années folles d'après guerre où, malgré la période de prohibition, tout semblait permis et où l'alcool coulait à l'infini. S'il fallait pointer dans ce film quelque chose d'horrible, ça serait sans conteste les scènes de fêtes qui sont à la limite du vulgaire et qui vous donne tout sauf l'envie d'y participer..
Et le grand amour de Gatsby, Daisy, dans tout ça ? Je n'avais pas fait le rapprochement en salles mais autant Carrey Mulligan m'avait enchantée dans An Education, autant dans Gatsby, elle a beau être exquisement belle, il lui manque un je-ne-sais-quoi pour incarner à la perfection Daisy qui semble avoir dans le roman une aura à la fois sensuelle et virginale, femme fatale et femme-enfant. Malgré l'une de mes scènes préférées où elle apparaît pour la première fois, celle des rideaux blancs qui virevoltent dans la pièce à l'arrivée de Nick, elle parait trop sérieuse, pas assez vivante. Daisy a dans mon esprit l'aspect du rêve et le contraste entre le souvenir lisse et innocent que Gatsby conserve d'elle et l'insouciance, l'irresponsabilité de sa vie mondaine et oisive de femme mariée est presque trop vivante pour correspondre à son image en papier glacé que Gatsby voudrait retrouver et faire revivre. Daisy est la vie même alors que c'est la nostalgie d'un passé où Daisy n'est plus ce qu'elle est aujourd'hui qui est au coeur du drame que vit Gatsby et auquel il ne pourra jamais se remettre. Je dirais donc que Carrey Mulligan n'a pas cette vitalité : elle est trop passive, trop dépressive pour exciter le désir comme Daisy semble le faire dans le roman où rien que son visage rayonne d'une aura particulière :
"Son visage était triste et tendre avec de beaux éclats, l'éclat du regard, l'éclat brûlant des lèvres - mais on percevait dans sa voix une note d'excitation dont les hommes qui l'ont aimée se souviendront toujours : une vibration musicale, une exigence impérieuse et chuchotée : "Ecoutez-moi, écoutez-moi !", l'assurance qu'elle venait tout juste de vivre des instants radieux, magiques, et que l'heure suivante lui en réservait d'autres, tout aussi magiques et radieux."
J'aurais voulu suivre le conseil du père de Nick Carraway rappelé au début du roman : "Réserver son jugement est une preuve d'espoir infini " et l'appliquer à ma critique du film eu égard au roman d'origine mais je ne suis pas arrivée à espérer quoi que ce soit de ce film, si ce n'est d'attendre une meilleure adaptation, soit future, soit ancienne en regardant enfin l’adaptation que tout le monde semble louer avec Robert Redford.
Si selon Fitzgerald, "pour observer la vie sous le meilleur des angles, mieux vaut rester à la même fenêtre", je crois que pour apprécier ce film, mieux vaut multiplier les points de vue en allant lire des critiques meilleurs que la mienne par exemple chez Emma, chez Summerdayou chez'Anne-Marie Baron.
"I wish I could tell you how lonely I am. How cold and harsh it is here. Everywhere there is conflict and unkindness. I think God has forsaken this place. I believe I have seen hell and it's white, it's snow-white."
(Margaret Hale in "North & South", BBC Drama)
Ce blog est un peu en sommeil ces derniers temps, comme un clin d’œil sans le vouloir à mon dernier billet sur le polar de Raymond Chandler, Le Grand Sommeil. Ce n'est pas faute d'avoir des idées, des projets pleins la tête et de lire pour le plaisir et pour mon Master. Bien sûr, le temps manque pour tout faire mais il a surtout fallu me laisser le temps d'acquérir mon propre rythme entre « métro/boulot/dodo » (e n'est malheureusement pas un cliché mais ma « vraie » vie ! XD) et cette part de loisir que j'essaye de mener sur la blogosphère.
Trêve de blabla, je reviens donc avec « North & South », ce petit bijou offert par les indétrônables génies de la BBC et qu'on compare souvent avec la sacro-sainte adaptation de la BBC d'Orgueil & Préjugés. Je trouve la comparaison vraiment hâtive parce qu'à part le sexe respectif des deux auteurs dont les œuvres sont adaptées, Elizabeth Gaskell d'une part et Jane Austen (who else?) d'autre part, l'esprit n'est vraiment pas le même. J'en ai d'autant plus le sentiment que je me suis jetée sur le roman d'Elizabeth Gaskell à peine cette mini-série visionnée et je l'aurais d'ailleurs fini dans quelques jours, ce qui fera sûrement l'objet d'un prochain billet plus comparatif. A suivre !
Elisabeth Bennet (Jennifer Ehle) en pleine nature dans Pride & Prejudice (BBC)
Déjà, le décor n'a rien à voir. Là où Orgueil & Préjugés (comme la majorité des œuvres de Jane si on exclue les escales toujours un peu forcées à Londres ou à Bath) se situe exclusivement à la campagne, dans son Hampshire natal où tout est verdoyant et où il n'y a pas plus grand sacrilège que de ne pas aller se promener à pied en pleine nature (quitte à tacher de boue sa jolie robe!), North & South joue justement sur l'opposition entre la vie à la campagne et celle en ville.
Le Nord, c'est l'Angleterre industrielle des années 1850, le monde des villes crasseuses et pleines de fumée et des manufactures de coton en pleine industrialisation. Le Sud, c'est là encore le Hampshire, comme un clin d’œil à peine voilé, mais qui d'emblée doit être fui par l’héroïne Margaret (Daniela Denby-Ashe) et sa famille les Hale, pour une des villes du Sud : Milton, une ville fictive mais inspirée par Manchester où Gaskell a vécu et qui fera l'objet d'une rude critique par un certain Karl Marx. Ainsi, la vie idéalisée à la campagne, qui devient "dans l'exil" l'objet d'une nostalgie assez maladive pour certains personnages (comme la mère de Margaret), est très vite éclipsée car, d'une certaine manière, cette vie campagnarde semble incapable de correspondre et de répondre aux exigences de la vie moderne car trop oisive, trop liée à un temps « à la Jane Austen » fait de pasteurs (c'est l'ancien état du charmant père de Margaret qu'il quitte pour une question de conscience) et d'idylles plus ou moins heureuses.
Margaret Hale (Daniela Denby-Ashe)
à Helstone (Hampshire)
C'est assez intéressant de voir qu'à l'écran, le traitement de la courte vie à la compagne est lui aussi très bref, très secondaire : il fait l'objet d'un flash-back, comme une éclipse temporelle, au début du film après avoir vu Margaret et sa famille justement dans le train en direction de Milton. Quant aux quelques fois où on retrouvera le Hampshire à l'image, la luminosité est toujours très forte (voir photo ci-dessus) ce qui donne presque l'impression d'un lieu irréel ou tiré tout droit d'une carte postale ancienne. Autant dire que c'est très bien fait !
Ainsi, vous l'avez compris, la vie en ville dans le Sud, ne serait rien sans l’étrangeté qui l’accompagne non pas seulement celle qui fait de Margaret une « exilée » mais aussi l'étrange modernité que représente le monde de l'usine et les conflits de classes naissants entre ouvriers et patrons. Le premier motif offre des scènes plus ou moins comiques où le film joue sur ce décalage entre les habitudes du nord et celles du sud et toutes les difficultés qu'a, par exemple, l’héroïne de s'y adapter comme les règles élémentaires de l'hospitalité (ne pas prévoir de venir chez les gens sans attendre d'y être invitée..) ou de la politesse (serrer la main à un gentleman, même quand il s'agit d'un vulgaire patron de manufacture...).
Le deuxième paraît d'emblée moins comique, et en effet, c'est une question sérieuse mais c'est aussi ce qui différencie profondément cette adaptation du roman d'Elizabeth Gaskell et celles de Jane Austen. Certes, Jane Austen est la reine des romans de mœurs, des analyses sociales de la petite société à la campagne mais Gaskell change radicalement d'échelle ce qui rend son roman mais surtout cette adaptation apparemment plus modernes, plus proches de nous et de l'univers qui est le notre. Ça ne rend pas moins vrais et systématiquement incisives les analyses pleines d'ironie de Jane Austen et qui nous font rire à la lecture et l'écran. Mais quelque part, il y a toujours un peu de mondanité, de désinvolture chez elle comme si ses critiques de l’orgueil ou des préjugés des uns et des autres pouvaient être prises, sûrement en grossissant le trait, comme des jeux d'esprit. Au fond, rien de très sérieux. Mais, c'est ce qui fait aussi que Jane Austen (à mon sens) ne tombe jamais dans un discours moralisateur.
Margaret devant les machines de la manufacture de coton,
Pour Gaskell, on sent que c'est beaucoup plus profond que ça, que les questions sociales, le sort des ouvriers et le manque d'humanité de certains patrons « la travaille » et c'est manifeste à l'écran. Bien sûr, j'ai en partie cette impression grâce au travail d'adaptation des scénaristes qui ont mis en avant des scènes, des images, des dialogues qui pousse quiconque qui voit cette adaptation à être frappé par la modernité des situations qui y sont abordées. Bien sûr, c'est avec un œil moderne que l'on voit plus facilement ces détails (comme l'insistance sur le travail des enfants) mais, à la lecture du roman, je pense vraiment que ce n'est pas une fantaisie des scénaristes et que ça a un vrai fondement chez Gaskell.
Margaret Hale a très peu d'amis mis à part une relation de son père, Mr Thornton (Richard Armitage) et sa famille : sa stupide sœur - digne d'une Lydia Bennett si vous voyez le genre ! - mais sa mère surtout (interprétée par la sublime Sinéad Cuzack. Quelle classe, quelle âpreté peut-elle dégager !). Mr Thornton est un homme influent, le patron de la plus prolifique manufacture de coton de la ville et la relation qui le lie à sa mère est très forte : il faut dire qu'elle est très fière de lui mais aussi sacrément orgueilleuse ! Il serait plus juste de dire qu'elle n'a pas d'amis à l'exception d'une famille d'ouvriers, un père Nicholas Higgins (Brendan Coyle, le charismatique Mr Bates dans Downton Abbey) et ses deux filles Mary mais surtout Bessy (Anna Maxwell Martin, qui joue, ironie du sort pour mon propos, la sœur de Jane Austen, Cassandra, dans le biopic Becoming Jane) qui lie avec Margaret une amitié très profonde, mais qui sont assez secondaires dans le roman. Il faut dire que cette famille joue comme pivot puisque c'est Nicholas Higgins qui est l'un des initiateurs de mouvements de contestations, Autant dire qu'il est le porte-drapeau du syndicalisme naissant.
Nicholas Higgins (Brendan Coyle) & Bessy (Anna Maxwell-Martin)
A l'écran, cette mise en valeur des questions sociales marche très bien parce que l'image revendique beaucoup de chose et dit beaucoup parfois plus que les mots ou les dialogues. Je pense à une scène en particulier d'une extrême violence où la grève dégénère. L'atmosphère est vraiment très forte et on comprend très bien à ce paroxysme tout ce que « ce conflit de classes », cette nouvelle division à l'intérieur des relations de la vie quotidienne qu'est le travail, représente à cette époque et encore pour nous où les théories de Karl Marx semblent pour certains plus que jamais d'actualité.
Certes, North and South est plus sombre que d'autres adaptations apparemment similaires de la BBC comme Jane Eyre ou Orgueil et Préjugés. Mais, ça ne veut pas dire que l'on s'ennuie : tout est suggéré et au delà de ça, j'ai pris beaucoup de plaisir à découvrir ce monde ouvrier, il faut bien l'avouer grâce à la beauté des images, à un vrai esthétisme appliqué à ce qui à première vue n'est pas beau en soi. A ce titre, la première rencontre entre Margaret et Mr Thornton (totalement « romancée » si j'ose dire par rapport au roman) se situe à l'usine et quand Margaret ouvre une porte qui mène à la grande salle des machines, je dois dire qu'on est aussi soufflé qu'elle. On verra plusieurs fois cette image mais des particules de coton volent tout autour des ouvriers et des machines à tel point qu'on dirait presque de la neige. La musique qui accompagne ces images aide beaucoup à rendre ces moments paradoxalement merveilleux.
Vous allez me dire : et la romance dans tout ça ? Je pense que c'est surtout ce thème-là qui rapproche cette adaptation de celle d'Orgueil et préjugés mais là, encore, ce n'est pas si simple ! Je ne suis pas là pour faire le procès d'Orgueil et préjugés (et de son adaptation) ou de Jane Austen. Quiconque me connaissant un tant soit peu pourra témoigner que je suis complètement amoureuse de son univers, de son auteur et de ses personnages (suivez mon regard...:P) Mais, ce n'est pas une raison pour rabattre deux œuvres, deux adaptations qui n'ont pas grand chose à voir. C'est leur rendre justice au contraire que de tenter de faire ce travail pour les juger toutes deux à leur juste valeur.
John Thornton ( Richard Armitage)
J'ai retardé ça jusqu'à la fin mais parlons un peu de ce cher John Thornton, de Richard Armitage et du potentiel parallèle avec Mr Darcy et Colin Firth. Je ne cache pas qu'il est mon coup de cœur dans cette mini-série mais pas pour les raisons qu'on pourrait croire, du moins pas seulement ! J'ai découvert véritablement Richard Armitage cet été en regardant une série qu'on doit encore à la BBC : Robin des Bois, que j'aimerais et j'espère vous présenter ici un de ces quatre. C'est surtout son personnage qui m'a marqué, Guy de Gisborne, le bras droit du shérif de Nottingham pour vous situer la chose, autant dire un méchant comme on en connaît beaucoup mais paradoxalement beau dans sa cruauté mais surtout dans ses faiblesses, ses doutes et ses contradictions.
Il faut savoir que la comparaison entre Mr Thornton et Mr Darcy n'est pas si anodine que ça, et si absurde donc, étant donné le phénomène de grande popularité (doux euphémisme...) pour Richard Armitage après sa prestation, assez comparable – bien qu'à moindre mesure – à ce qu'a vécu Colin Firth. Dans l'interview des bonus du DVD, Richard Armitage s'en étonne, bien qu'il soit flatté par la comparaison, vu qu'il ne considère pas son personnage comme quelqu'un de romantique mais plutôt de dur (comme une déformation professionnelle), pas du tout préparé aux choses de l'amour. Je suis d'accord avec lui et j'apprécie son personnage d'autant plus qu'il est réaliste, pas du tout mièvre mais sincère dans tous les sentiments qu'il exprime difficilement que cela soit l'amour, la peur, l'indignation ou l'orgueil. Pas que Mr Darcy ne semble pas aussi vrai dans ses doutes et son propre orgueil mais l'univers austien n'aide pas à mettre en valeur tout ça au détriment d'un certain romantisme. Je ne crache pas dans la soupe, j'aime bien ces petites bouffées de romantisme de temps en temps mais d'une certaine manière, même s'il y a des passages très romantiques et très romanesques dans l'adaptation de North and South qui sont très agréables à regarder, j'ai été touchée par la relation complexe qui unie Margaret et John Thornton où chacun s'épanouie en apprenant à comprendre l'univers et la "culture" de l'autre.
J'espère vous avoir fait partager mon enthousiasme pour cette adaptation de la BBC de North & South. Elle est disponible en intégralité sur Youtube (avec des sous-titres en français pour la quasi totalités des quatre épisodes, à part les deux dernières parties de l'épisode 1 mais ce n'est pas trop incompréhensible). Il s'agit d'une playlist que j''ai créé sur ma propre chaîne YT pour pouvoir regarder les épisodes dans l'ordre à partir des vidéos diffusées par Audisarienne.
N'hésitez pas à me donner vos impressions si vous l'avez déjà vu ou si vous prennez l'occasion de le voir. Ma lecture de cette adaptation, comme toujours, n'est que personnelle et invite, par définition, au débat !
La Couleur des sentiments (2011) de Tate Taylor avec Emma Stone, Viola Davis, Octavia Spencer et Jessica Chastain. Bande annonce sur Allociné.
Synopsis.Jackson, Mississippi, semble être la petite ville la plus représentative de l'Amérique des années soixante. Aibileen (Viola Davis) et Minny (Octavia Spenser), toutes deux noires, sont nourrice et domestique dans deux familles blanches et pourtant, aussi intimes soient-elles dans la vie de ces dernières, elles ne peuvent même pas partager les mêmes toilettes, question d'hygiène et de racisme obligent. Si elles paraissent invisibles aux yeux de beaucoup, leur sort intéresse l'écrivain en herbe, Skeeter (Emma Stone), et la jolie mais méprisée des femmes de la bonne société locale, Celia Foote (Jessica Chastain). Voilà leur projet secret : donner la parole à celles qui se taisent en écrivant en commun un livre qui ferait reconnaître leur histoire, leur statut et leur personne. Cependant, dans ce monde encore traditionnel, un tel renouveau les met en danger...
Ce film est adapté du roman de Kathryn Stockett, The Help.
Je ne l'ai pas lu mais je n'ai eu que de bons échos !
Qui ne s'est pas attaché à la nourrice noire de Scarlett O'Hara et à son franc-parler ? Si « Mamma » demeure, en sa qualité de simple domestique, un éternel personnage secondaire dans l'Histoire du cinéma, La Couleur des sentiments opère une véritable révolution en mettant au premier plan les subalternes de la société américaine des Sixties, sur fond de ségrégation noire. Vous me direz, n'avons-nous pas déjà assez vu et revu de films et même de téléfilms sur le sujet ? En quoi La Couleur des sentiments apporte t-il une teinte nouvelle à ce tableau, presque stéréotypé ou en tout cas mille fois revisité du statut des Afro-Américains de cette époque ?
Alors oui, à première vue, nous assistons à l'un de ces films manichéens où les personnages sont partagés entre « gentils » et « méchants », « blancs » et « noirs », « riches » et « pauvres ». Typique des Américains, voyons ! En vérité, c'est méconnaître l'essence même du film qui – justement – dénonce l'injustice qu'il y a à distinguer les personnes, sous prétexte de leur couleur de peau ou de leur situation sociale. Il faut bien un peu de manichéisme pour dépeindre avec justesse une monde qui établie ce même manichéisme comme ordre social.
La sublime et très touchante Jessica Chastain. Le pur look Sixties !
Pourtant, tout bon spectateur, celui qui recherche le divertissement avant tout, serait peut-être d'emblée rebuté par l'apparent sérieux du film. Or, la critique est joliment menée notamment grâce à la profondeur des femmes dépeintes et à l'humour que ce casting essentiellement féminin dégage. Les personnages ne sont pas seulement attachantes ni émouvantes ou plutôt elles le sont d'autant plus que leur histoire est réaliste. Certes, La Couleur des sentiments a tout du film « rétro » mais, à l'image des Noces rebelles de Sam Mendes (si je tenais un top 10 des films qui m'ont le plus marqués, celui-ci aurait une place à part !), ce n'est pas parce que ces femmes ont des permanentes et des brushings à couper le souffle qu'elles rendent le sujet de leur film dépassé. En plus de parler de discrimination sociale, c'est aussi de la condition de la femme dont il est question, du dépassement de « l'image » pour plus de « sentiments » et de réalisme. Leur histoire fait vrai parce, même si, encore heureux, nous avons dépassé le temps où même les toilettes étaient réservées aux Blancs et d'autres aux Noirs, cette histoire parle à un public actuel parce qu'il est encore difficile d'assumer et de faire respecter sa différence, surtout quand on est une femme, même après les victoires du féminisme.
Emma Stone (Skeeter)
C'est à mon sens le brio du film de Tate Taylor d'avoir mis l'humour au service du drame pour dépeindre une période aussi charnière, riche en revendications autant contre le racisme qu'en faveur de l'émancipation des femmes. Le personnage que joue Emma Stone désire devenir journaliste mais surtout écrivain dans une société locale où les femmes ont le bon ton d'organiser des ventes de charité et des fêtes d'anniversaire. Quant à la révélation de ce film, Octavia Spencer, qui a reçu cette année l'Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle, elle campe le rôle de l'une de ses nombreuses femmes battues et qui aspirent à autant de liberté civique que personnelle.
Coté technique, la photographie de ce film est magnifique, capable de nous plonger de manière réaliste dans les années soixante à l'aide de la bande originale que les éternels fans de Bob Dylan et de Johnny Cash apprécieront. Don't think twice, It's alright & Jackson (of course !), ça doit bien dire quelque chose à certains !
On ne peut que recommander un film à la fois riche de son passé mais aussi très actuel !
Peut-on mépriser nos classiques ? N'en déplaise aux avant-gardistes d'hier et d'aujourd'hui, tout au tard, on devient un classique et on s'expose à la distance critique loin de l'enthousiasme partisan de son propre temps. De mémoire de classique, on pourrait croire qu'au contraire, le voilà bien à l'abri de l’épreuve du temps, capable de rester le même (comme la musique), immortel et surtout, au nom même de son titre de "classique", intouchable. En vérité, à ce qu'on appelle généralement un "classique" (surtout quand il s'agit de cinéma), devrait plutôt lui être substitué le moins glorieux "à voir absolument" ou "pièce unique", quitte à bannir de notre vocabulaire ce petit mot bien commode mais qui souvent ne correspond à plus rien d'objectif.
Pourquoi ne peut-il pas y avoir de classiques du genre au cinéma ? Peut-être parce que c'est un art tellement dans l'immédiat, dans le vécu que parfois, certains films peuvent facilement paraître dépassés, déplacés et qu'il est dur pour d'autres de bien vieillir.
Je classe dans cette catégorie Le Mépris de Jean-Luc Godard. Il s'agit du parti pris d'une novice en la matière, c'est-à-dire de Godard et de la Nouvelle Vague en général. A part Le Mépris, je n'ai vu qu'A bout de souffle qui m'avait marqué positivement quand j'étais en Première lors d'une rétrospective au cinéma organisée par le service culturel de mon lycée, ce qui est bien mince.
D'abord, parlons du vécu. Plus que n'importe quel film, Le Mépris a la prétention de donner à voir la réalité ou plutôt le vécu ce qui inclue pour moi l'imaginaire et le monde du possible, du désir. D'ailleurs, en guise d'ouverture, une voix off (qu'on a longtemps identifiée comme celle de Godard lui-même, à tord) délivre une première clé de compréhension du film qui va dans cette voix : "Le cinéma, disait André Bazin*, substitue à notre regard un monde qui s'accorde avec nos désirs. Le Mépris est l'histoire de ce monde."Ainsi, le vécu que capture ce film, c’est celui du quotidien mais surtout de l'histoire personnelle d'un couple en crise bouffé de l'intérieur par la jalousie, le mépris et la méprise des sentiments et des désirs de chacun. Camille (la splendide Brigitte Bardot) et Paul (Michel Piccoli) ne connaissent que le langage du corps : en témoigne une scène célèbre, celle de presque ouverture où la caméra suit latéralement le corps nu de BB et où le dialogue est très simple à l'image de la majorité des conversations du couple le long du film (voir la vidéo supra). Son corps est à l'honneur à l'image et dans le texte et de ce fait, la déclaration de Paul qui clôt la scène ( "Je t'aime totalement, tendrement, tragiquement") est le reflet du caractère faussé de leur relation puisque ce n'est que sous le prisme de son corps qu'il l'aime et donc du faux semblant et de la passade. D'ailleurs, cette obsession du corps s'applique à la vision que ses contemporains avaient de Bardot, en tant qu'actrice, puisque les producteurs américains du film ont obligé Godard à introduire des scènes de nu à la dernière minute sous peine de stopper le projet. La preuve que l'empire du désir va au-delà de l'écran...Pourtant, ce vécu-là ne m'a pas touché à mon premier et unique visionnage. Si par un curieux processus, des personnages viennent à se mépriser l'un l'autre faute de se connaitre, est-ce que j'en viendrais à trouver Le Mépris méprisable ? A vrai dire, bien sûr, ce n'est pas tout le film en bloc que je n'apprécie pas mais plutôt le jeu de certains acteurs, comme Michel Piccoli que j'ai trouvé vraiment insupportable et très faux en comparaison de la belle interprétation mi blasée, mi tragi-comique de Brigitte Bardot et ça indépendamment de sa plastique.Elle crève l'écran et sauve l'estime minimale que j'ai pour l'instant à l'égard de ce film. L'autre défaut vient selon moi de la musique et du son qui se disputent la vedette à tel point que certaines scènes en viennent à être presque inaudibles. Peut-être que c'est fait exprès, peut-être que le film date. Un seul thème revient constamment et si certains jugent la musique de Georges Delerue magnifique (ce que je ne nie pas dans l'absolu)**, personnellement, au bout de vingt fois, je l'ai trouvé particulièrement ennuyeuse. Mais peut-être que cette litanie continuelle avait pour vocation de mimer l'ennui des personnages comme celui de Camille.Cependant, mention spéciale à la présence au casting de Fritz Lang en réalisateur d'une adaptation de l’Odyssée avec des femmes nues en guise de sirènes et des statues en guise de dieux grecs. Mais à vrai dire, le cadre italien (dont la magnifique île de Capri qui permet des plans superbes) et l'épopée d'Homère ne servent que de cadre ou tout du moins d'écho à l'histoire personnelle du couple puisque le caprice dans Capri mais surtout l'Odyssée de Lang, ce film dans le film, sont fondés sur une théorie selon laquelle Pénélope aurait été infidèle à son mari comme un clin d'oeil à l'Ulysse de Joyce, à l'infidélité et à la sensualité volage de Molly Bloom.
Ainsi, peut-on mépriser nos classiques ?Le Mépris est un film culte et je ne le définirais pas comme mauvais mais seulement comme un ovni parfois peu crédible et malheureusement, mais Godard n'en est peut-être que la cause collatérale, un film qui me donne l'impression d'être imprégné de misogynie sous couvert de célébrer la beauté d'une femme.
"I don't believe in modesty. I believe in pride. I believe in the pride of making good films." Cette réplique de l'un des protagonistes, Jerry (Jack Palange), le producteur ambitieux et séducteur, fait l'éloge de l’orgueil des artistes contre la fausse humilité et résume bien pour moi l'entreprise de Godard. Je ne sais pas si Le Mépris est digne de fierté ou d'éloge mais, si c'est le cas, il le doit à sa good actress, Brigitte Bardot en collaboration avec son réalisateur. En guise de complément un peu plus objectif, je vous conseille d'écouter la voix délicieuse du génial Guillaume Gallienne à la lecture d'une sélection de textes de cinéastes dont Godard.
* Pour la petite histoire inutile, en fait, c'est un mal entendu puisqu'il ne s'agit pas d'André Bazin mais d'un certain Michel Mourlet cité approximativement qui, dans Les Cahiers du cinéma (1959)a écrit à la place: "Le cinéma est un regard qui se substitue au nôtre pour nous donner un monde accordé à nos désirs". Voilà la "méprise" réparée !
** Je vous laisse découvrir ce thème ici. Je le mets à la fin comme ça, mon article ne vous ennuiera pas à son écoute. ;-)