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"Entre les actes" de Virginia Woolf

Bouteille jetée par Alex , mardi 15 janvier 2013 17:12


 Edward Hopper, First Row Orchestra 
« Qu'importe l'intrigue ? L'intrigue n'est là que pour créer l'émotion. Il n'y a que deux émotions : l'amour et la haine. A quoi bon s'inquiéter de l'intrigue ? Ne vous inquiétez pas de l'intrigue, l'intrigue n'est rien. La paix est le troisième sujet d'émotion. L'amour, la haine, la paix : voilà les trois émotions qui forment la trame de la vie humaine. »


L'intrigue


Une journée de juin 1939, dans une bourgade de la campagne anglaise. Malgré l'imminence de la guerre, le quotidien continue son cours comme cette représentations théâtrale annuelle qui va se dérouler chez les Oliver soit en plein air si le temps le permet, soit dans la grange à l'abri des intempéries. Mais tout ça est bien secondaire comparé à ce qui se passe aux entractes, avant, pendant et après la pièce entre les personnages, dans la solitude et dans leur intériorité. Plusieurs générations se côtoient sans vraiment se connaître. Isa s'évade dans ses rêveries poétiques elle qui, de retour sur terre, aime et hait son époux, « le père de ses enfants », Giles Oliver qui lui, se sent étranger à lui-même, forcé à être un homme de la ville alors qu'il ne respire que dans le monde de la campagne. Barthélemy et Lucie, frère et sœur d'un âge certain, sont aussi inséparables que distants. Et qui est cet étrange inconnu, William Dodge, qui se défend d'être un artiste ? La pièce va les obliger à se regarder tous en face, « nous-mêmes », sans qu'ils en soient forcément changés...

 Le nombre de romans de Virginia Woolf que je n'ai pas lu s'amenuise petit à petit ce qui est toujours un peu inquiétant. On aimerait tant qu'avec des auteurs pareils, au style si extraordinaire, leurs productions aillent à l'infini. Après Nuit et Jour, un véritable coup de cœur pour une œuvre de jeunesse trop méconnue, j'ai pris l'oeuvre de Virginia par l'autre bout en lisant son dernier roman, Entre les actes, écrit en 1941, l'année de son suicide dans la rivière Ouse (Sussex).  



En lisant les quelques notes de mon édition, j'ai été frappée par la manie des commentateurs de rappeler sans arrêt ce fait au point de lire entre les lignes à chaque mention quelconque du thème de l'eau ou de l'immersion comme lorsque Isa déclare « puisse l'eau me recouvrir, l'eau de la source aux souhaits » (p. 96) une vision « prémonitoire », inconsciente de la fin tragique de l'auteur. J'ai trouvé ça particulièrement agaçant et tiré par les cheveux quand on connaît bien l’œuvre de Virginia Woolf (chose qui doit être leur cas, j'imagine) et que l'on sait que ce thème est omniprésent rien que dans Les vagues où chaque « chapitre » commence par la description petit à petit du mouvement ascendant et descendant d'une vague. Cet élément purement factuel n'apporte pas grand chose si ce n'est au mythe, au mystère qui entoure la figure de Virginia Woolf auquel je n'ai jamais vraiment adhéré. Certes Virginia Woolf est fascinante mais dans ses œuvres mêmes et pas forcément concernant sa vie « romanesque », sa sexualité ou sa mort.

Entre les actes est avant tout un portrait de famille et de la société d'entre-guerre en manque d'identité et de repères dans un monde en éternel changement où la vie citadine et la vie à la campagne, idéalisée, ne sont plus aussi différentes et où, par exemple, l'on commande son poisson du jour par téléphone et où les frigidaires dans les foyers deviennent monnaie courante. C'est la vie prosaïque par excellence, monotone que décrit l'auteur par les yeux de ceux qui s’y ennuient comme Isa qui anticipe les paroles et les conversation entière dans sa famille comme à propos de la représentation théâtrale qui se répète chaque année et qui est précédé du même rituel :
« Je viens de clouer l'écriteau à la porte de la grange » (…) Ces mots sont comme la première mesure d'un carillon de cloches. Quand la première mesure sonne, on entend la seconde, quand la seconde sonne, on entend la troisième. Aussi, quand Isa entend Mrs Swithin dire « J'ai cloué l'écriteau à la porte de la grange », elle sait qu'elle va dire : « pour la représentation. »
Et lui dira : « Aujourd'hui ! Nom d'un bonhomme, j'avais oublié !
- S'il fait beau », continue Mrs Swithin, « on donnera la représentation sur la terrasse..
- Et s'il pleut, continue Barthélemy, « dans la grange.
- Et qu'aurons-nous ?, continue Mrs Swithin, « du beau temps ou de la pluie ? »
Alors, pour la septième fois, ils regardent par la fenêtre.
Cet évènement, la pièce de théâtre, au lieu de changer le quotidien des habitants du village, et surtout de la famille chez qui elle est organisée, ne fait que les embourber dans les mêmes réflexes de retranchement sur eux-mêmes alors même que l’évènement ameute les foules au point que les distances, les conflits intimes entre les personnages ne sont pas appelés à être résorbés. A la fin de la pièce, tout le monde s'empresse de s'éparpiller, de retourner rapidement chez soi, à ses petites habitudes et ce morcellement de la société, ce « chacun chez soi » est peut-être ce que la pièce n'arrive pas à corriger chez son auditoire. Au son du gramophone qui lance « ce vous voyez, ce sont des pièces, des morceaux, des fragments », cette observation se retourne sur eux-mêmes :
« Cette voix, est-ce nous-mêmes ? Des pièces, des fragments, des morceaux, sommes-nous aussi cela ? La voix s'éteint. »
On sent toutefois que cette monotonie elle-même a une fin, qu'Isa et les autres présentent leur libération qui n'est autre que l’imminence de la guerre. Plus que dans ses autres romans, l'actualité et le présent sont abordés directement comme la guerre à l'image de la question du vote des femmes dans Nuit et Jour. J'ai été interloquée d'y lire le nom par exemple de Daladier, le ministre de la défense de l'époque, en tant que c'est un ancrage clair et fort dans la réalité et l'Histoire. Cette importance du contexte extérieur, même par allusion ou par intuitions, a un prix pa rapport à la place de l'intériorité des personnages. Certes, les monologues intérieurs ont bien sûr toujours un place majeure mais ils sont relégués à des moments restreints, « entre les actes » comme s'ils n'étaient que des parenthèses dans l'action et non le contraire.

Walt Kuhn, Woman with Bracelet
(Between the Acts)
Cette possibilité du changement s'exprime entre les actes mais aussi pendant la pièce à tel point que son déroulement est perturbé. Il faut dire qu'à de multiples reprises, les nombreuses associations d'idées des personnages les mènent à se questionner non seulement sur l'origine de telle expression (comme « toucher du bois » par exemple) mais surtout sur eux-mêmes devant la pièce :
« Ils ne sont pas prêts ; on les entend rire (disent-ils)... Ils s'habillent. C'est la grande chose de s'habiller. (…) Croyez-vous que les gens changent ? Les vêtements, bien sûr... Mais, je veux dire, au fond... En rangeant un placard, j'ai trouvé un vieux chapeau de mon père... Mais nous, au fond, changeons-nous ? (…) Ce qu'elle veut dire, c'est que le changement est inévitable, à moins que les choses ne soient dans un état de perfection ; dans ce cas, le temps serait vaincu. C'est ce qui arrive pour le ciel. »
On ne peut pas dire que l'auditoire soit très attentif ou très silencieux : ça jacasse, ça commente et ça décrit tout ce qui se déroule sur scène ce qui agace la dramaturge, Miss la Trobe qui ne cesse de « perdre » l'auditoire et rêve de la pièce absolue, sans public :
« Que c'est vexant d'avoir un auditoire ! Oh, écrire une pièce sans auditoire – la pièce par excellence. Mais ici elle a un auditoire devant elle. A chaque seconde, ils échappent à son étreinte. »
Et pourtant, la pièce est dirigée vers un public et pas n'importe lequel, à une communauté hic et nunc. La pièce de Miss La Trobe retrace l'histoire de l'Angleterre de ses origines à l'époque élisabéthaine et  victorienne jusqu'à « nous-mêmes ». Si la plupart des actes sont faits de tableaux, qui sont autant de pastiches des comédies bien pensantes victoriennes ou une collection de citations des œuvres de Shakespeare dans une histoire inédite pour représenter l'ère élisabéthaine (ce qui m'a fortement rappelé le même procédé dans Orlando), le dernier acte est là pour mettre en scène ses contemporains :
« Comme c'est long ! », s'écrit-elle.   
« C'est un entracte », dit Dodge, lisant le programme.
« Et après cela, quoi ? » demande Lucie. 
« Notre époque. Nous-mêmes », lit-il. 
« Dieu veuille que ça soit la fin », dit Giles d'un ton bourru.
Pour ce faire, rien de mieux pour cela que de faire venir sur la scène improvisé des miroirs où le public se reflète. Ce procédé fait régner un grand désordre dans l'auditoire, un mouvement de foule grotesque où chacun fait en sorte de se soustraire aux miroirs pour ne pas être aperçus .
« Ils ne sont ni Victoriens, ni eux-mêmes. Ils sont en suspens, comme les limbes. (…) « Nous-mêmes... » Ils reviennent au programme. Que peut-elle savoir de nous-mêmes ? Les Élisabéthains, bien ; les Victoriens, peut-être ; mais nous-mêmes, assis ici un soir de juin, en 1939, c'est ridicule. « Moi-même », c'est impossible. D'autres personnes, peut-être : Cobbet de Cobbs Corner, le commandant, le vieux Barthélemy, Mrs Swithin – eux, peut-être. Mais moi – non, elle ne peut pas me prendre sur le vif. »
« Tiens, c'est le vieux Bart. Voici Manresa. Voyez ce nez..., cette robe..., ce pantalon..., ce visage... ils les ont attrapés... Nous-mêmes ? Mais c'est cruel de nous attraper en instantané avant que nous ayons pu prendre... Et ne représenter qu'un aspect... C'est une caricature, c'est vexant, ce n'est pas du jeu ! »
Il faut dire qu'il est difficile de se regarder en face et de saisir le présent dans son intégrité sans la distance appropriée. Finalement, la pièce se finit par une impasse où les personnages n'arrivent pas à coïncider avec eux-mêmes, à se dépasser au point qu'en deux jours, ils paraissent les mêmes qu'au premier jour. Cela est renforcé par le parallélisme entre le début et la fin du roman qui se déroule dans le même salon familial tard dans la soirée. Malgré une certaine ouverture au monde (les fenêtres sont grandes ouvertes sur le jardin pour laisser entrer encore les dernières lueurs de la journée), chacun est à sa place comme dans une pièce de théâtre où chacun tient un rôle précis. Il faut dire que les derniers mots du roman renvoit bien à une certaine théâtralisation avec l'image du rideau qui se lève :
« La fenêtre est tout ciel, sans couleur. La maison a perdu toute sa puissance d'abri. La nuit triomphe, la nuit d'avant qu'il y ait des routes ou des maisons, la nuit que contemplait les hommes des caverne du haut d'une éminence, parmi les rochers. Le rideau se lève. Ils parlent. »
C'est cette mise ne scène, ce goût pour les apparences et l'ordre courant des choses qui semble être l'objet de la critique de Virginia Woolf en décalage avec la modernité et les changements, en un mot le déroulement naturel du temps. Ce qui échappe aux personnages, c'est le naturel, le fait de se comporter « sans façons » contrairement à une scène fugitive du roman, ma préférée, où Isa et William Dodge sont assis dans le jardin en toute simplicité :
« Je suis William », dit-il, prenant la feuille pelucheuse et la serrant entre le pouce et l'index.« Je suis Isa », répond-elle. Ils se mettent alors à causer comme s'ils se connaissaient depuis toujours ; ce qui est étrange, dit-elle comme elles font toujours), considérant qu'il n'y a qu'une heure qu'ils se connaissent. Ne sont-ils pas cependant des conspirateurs, des poursuivants de visages cachés ? Une fois cela admis, elle s'arrête, se demande (comme elles font toujours) comment il se fait qu'ils se parlent ainsi sans faire de façons. Et elle ajoute : « Peut-être parce que nous ne nous sommes jamais vus auparavant, et que nous ne nous reverrons plus.
« La fatalité d'une mort soudaine est suspendue au-dessus de nos têtes », dit-il. « Aucun moyen de reculer, ni d'avancer, pour eux comme pour nous », il pense à la vieille dame qui lui a montré la maison. L'avenir imprègne le présent, comme le soleil passe à travers la feuille de vigne transparente aux nombreuses veines – réseau de lignes qui ne forment aucun dessin. »

Où se procurer Entre les actes


Mon édition d'Entre les actes en "Le Livre de Poche" est disponible sur Amazon au prix de EUR 5, 79.**



Lu dans le cadre du challenge Virginia Woolf de Lou. 

Lou propose aussi une lecture commune d'Entre les actes pour le 1er avril. Moi, j'ai pris de l'avance mais si cela vous tente, n’hésitez pas à aller vous inscrire chez elle ! :)



"Contes de la rose pourpre" de Michel Faber

Bouteille jetée par Alex , samedi 27 octobre 2012 18:22

« Miss Sugar ! Quel nom ! Il sonne comme une création de l'imagination, à mi chemin du Père Noël ou de la fée Clochette. »
Michel FABER, Contes de la Rose Pourpre, 
« Une puissante cohorte de femmes, coiffées de grands chapeaux »


L'intrigue :

La Rose pourpre et le lys n'a rien d'un conte de fée ou alors avec beaucoup d'ironie puisqu'il raconte le parcours de son héroïne, Sugar, qui est au début du livre prostituée dans le Londres des années 1870. L'ère victorienne y est mise à nu et étrangement, le destin des prostituées comme elle, une fois leur horizon élargi, se révélait à ses yeux pas plus reluisant que celui des générations de femmes et de petites filles bourgeoises que Sugar rencontre une fois presque sortie de sa condition. Sugar aspire à la liberté, d'une fuite en avant et cette fuite, elle ne la fera pas seule... Ce qui arrive ensuite n'est pas révélé et Les Contes de la rose pourpre ne servent pas à cet effet.

Ma critique :

Rester sur sa faim. C'est toujours un peu le cas lorsqu'on finit un bon roman comme si les mille-cent cinquante pages de La Rose pourpre et le lys de Michel Faber n'étaient pas assez pour être rassasié ! On a toujours envie d'en reprendre comme la « petite part » en plus d'un gâteau, par pure gourmandise. Pourtant, le lecteur n'est pas roi, ce n'est pas un sale gosse à qui on répondrait à tous ses caprices, même les plus désintéressés comme l'est la lecture.
Michel Faber, La Rose pourpre et le Lys
Certes, la fin de La Rose pourpre et le lys est abrupte mais elle est aussi ouverte et c'est souvent la marque des romans les mieux construits. C'est paradoxal ? Pas du tout ! J'aime l'inachèvement quand j'écris ou quand je lis parce que, d'une certaine manière, telle est aussi la vie et la littérature n'est pas toujours là pour embellir ce qui est, pour l'achever comme s'il y avait toujours un début et une fin. Le lecteur est laissé en plan et les personnages auxquels il s'est tant attaché pendant tant de pages s'en vont sans qu'il sache le fin mot de l'histoire mais c'est beau comme ça. C'est une façon d'apprendre la liberté et de l'offrir même à des « êtres de papier ».

Ainsi, Les Contes de la Rose pourpre n'ont rien d'une suite mais seulement plusieurs fenêtres ouvertes sur l'univers qu'a construit ou reconstruit Michel Faber à partir de l'époque victorienne. Si vous n'avez pas lu La Rose Pourpre et le Lys mais que vous avez tout de même envie d'entrer par la mauvaise porte, la porte de derrière, dans cet univers néo-victorien où les bas-fonds et la bourgeoisie de Londres se côtoient sans gène, je vous conseille de ne pas lire l’avant-propos de l'auteur qui justement raconte la fin, dasn ses détails. Sauf si ça ne vous dérange pas et que vous faites partie des lecteurs qu'il cite au début, ceux qui « accordent si peu de prix au suspense, ou craignent tant les mauvaises surprises, qu'ils vont droit à la dernière page du livre voir comment cela se termine ». Toutefois, ce n'est pas moi qui vous raconterait la fin ! A vous de choisir par quel bout vous voulez prendre cette histoire.
Michel Faber, Les Contes de la Rose pourpre

Ça peut paraître risqué de présenter ce petit recueil de sept nouvelles pas forcément à des personnes qui ont lu le roman qui lui est lié mais je me suis dit que c'était une bonne manière, un peu originale, de l'aborder sans forcément entrer dans les détails de l'intrigue. A vrai dire, seules trois nouvelles se situent après l'action de La Rose pourpre et le lys mais, objectivement, quand il y a retour en arrière, c'est fait de façon très vague. Aucun complexe donc à avoir si vous ne l'avez pas lu mais que vous voulez un peu testé le style de l'auteur et ses personnages avant d'attaquer les deux tomes de La Rose pourpre et le lys, Aucun dépaysement donc si ce n'est d'entrer la tête la première dans un monde qui n'est plus le nôtre mais qui, étrangement, le rappelle. Moi-même, qui ai lu l’œuvre il y a bien quatre ans, j'ai eu à peine l'impression d'être perdue alors j'imagine que ma situation ne sera pas si différente de celle des lecteurs qui n'ont pas lu l’œuvre. On trouve ou retrouve certains personnages avant et après l’intrigue principale et ce que j'ai aimé, c'est l'histoire de chaque nouvelle vaut pour elle-même, indépendamment de l'intrigue générale. Il ne s'agit ni de suites ou de révélations exclusives et donc pas d'un post-scriptum à l’œuvre comme pour lui dire adieu mais plutôt des histoires indépendantes qui parlent pour elles-mêmes et qui sont en même temps représentatives moins de l'intrigue particulière que de l'époque victorienne. D'une certaine manière, les Contes ne développe pas la fin mais plutôt le cadre général ce qui en fait forcément un livre à part, en marge de La Rose Pourpre.  

On y retrouve le monde de la prostitution bien sûr, sans complexe et à la fois avec la dose de cynisme et de distance déjà aperçues dans La Rose pourpre avec autant d'humour noir. Les questions matrimoniales propres à cette époque ne sont pas absentes où rester « vieille fille », situation « perverse » selon le modèle victorien (c'est du moins le mot qu'emprunte à cette époque Faber avec beaucoup d'ironie) ne pose pas trop de problèmes à certaines. Les traumatismes de guerre font l'objet aussi de scènes et de situations plutôt étranges, voire dérangeantes, mais paradoxalement comiques. Michel Faber a toujours autant de talent pour nous plonger dans cet univers, ouvertement glauque et, pourtant, il arrive à rendre ça "attrayant". C'est toujours un plaisir car il arrive à capter des situations qui font réfléchir autant que rire; Un rire jaune ou franc.
« Fermez les yeux. Perdez le sens du temps pendant un moment – juste assez pour vous laisser rattraper par cent trente ans. »


« Il est presque temps d'ouvrir les yeux : le vingt et unième siècle vous attend et vous êtes resté trop longtemps parmi des prostituées et d'étranges enfants. Retirez vous maintenant. Sugar est fatiguée même si nous sommes en pleine journée. Ce soir son travail reprendra (…). »
Voilà le début et la presque toute fin de « Noël dans Sliver Street », la première nouvelle du recueil et souvent Faber place le lecteur dans cette position presque de voyeur, ce qui n'a rien d'anodin vu qu'on y retrouve Sugar dans son lieu familier, quelques temps avant que l'intrigue ne commence. C'est avec cynisme que le thème de Noël est traité : après tout, comment fête t-on Noël dans un bordel ? D’ailleurs, le fête t-on ? « C'est quoi Noël ? (…) Y'en a qui se font des cadeaux à Noël...», voilà la réaction habituelle d'un jeune garçon, Christopher, qu'on retrouve déjà dans La Rose pourpre et qui fait office de domestique : il vient chercher et lave les draps sales...
« Quel âge a le petit Christopher ? Sugar ne sait pas. Bien trop jeune pour être bonne à tout faire dans un bordel, mais c'est le travail que lui a donné Amy [sa mère, elle aussi prostituée] et il semble reconnaissant de pouvoir se rendre utile. Peut-être que s'il lave et sèche un million de draps, il rachètera enfin son péché originel : la naissance. »
Sugar, qui a beaucoup de douceur et d'attention pour les enfants (elle s'indigne dans « La Pomme » de voir du haut de sa fenêtre une mère, venue évangéliser la rue en chantant des cantiques, frapper sa petite fille pour avoir fait tomber une pomme... Sugar prévoit même de la lui jeter sur la tête si elle revient les jours suivants !), va essayer de rendre cette journée « comme les autres » dans une maison close un peu différente. En vain, peut-être, mais c'est à chaque lecteur de juger par lui-même.
« Mon père m'a fait à moitié. Exactement à moitié, disait ma mère. (…) Chaque être humain était un mélange d’ingrédients, comme une soupe, me dit-elle. La mère fournissait la moitié et le père l'autre. Ils étaient tous mélangés et cuits et le résultat était l'enfant, moi en l’occurrence. »
J'ai commencé ce billet par une citation d'« Une puissante cohorte de femmes, coiffées de grands chapeaux », la dernière nouvelle et la plus longue du recueil et de loin ma préférée. Elle est un peu particulière par rapport aux autres car il s'agit du récit d'un vieux homme, visiblement à l'article de la mort, qui raconte son enfance et surtout son émigration à Londres depuis son Australie natale. Il s'agit du fils de l'un des personnages, vivant dans les années 1990, et évoquant l'époque édouardienne, c'est-à-dire justement l'époque qui a fait ses adieux à l'ère victorienne pour rentrer dans le monde « moderne ». On y voit le regard d'un enfant qui a sept ans en 1908, né le même jour de la mort de la reine Victoria :
Le Roi Edward VII du Royaume-Uni
« Je pense toujours aux Edouardiens comme à des enfants. Des enfants qui ont perdu leur mère, mais qui étaient trop jeunes pour comprendre qu'elle avait disparu, et continuaient donc à jouer comme par le passé, ne remarquant que peu à peu, du coin de l'oeil, les ombres tremblotant à l'extérieur de leur nursery. »
Ces ombres, c'est le monde moderne, celui des suffragettes qui commencent à se manifester er à manifester : l'épisode à la fois central et qui clôt la nouvelle, c'est la manifestation à Londres du 21 juin 1908 en faveur du droit de vote pour les femmes avec 250.000 manifestant(e)s à Hyde Park. Ça m'a rappelé un souvenir ému, ma lecture de Nuit et Jour de Virginia Woolf. Henry, le narrateur, « y était » bien sûr ! Cependant, mais une envie pressante l'empêche de vivre pleinement l'évènement historique :
« Il n'y a rien de tel qu'une vessie pleine pour ruiner le sens de l'Histoire. Jésus-Christ pourrait descendre des cieux au bras d'Hélène de Troie que vous continueriez à chercher des toilettes. »
Ce que j'ai aimé dans ce personnage, c'est qu'il est aussi une figure de l'auteur, comme dans une mise en abyme. En tant que narrateur, il ballade complément le lecteur d'une digression à une autre, ce qui était assez drôle en fait !
« Mais vous ne voulez pas entendre parler de ma vie. Vous voulez que je vous parle de la manifestation. J'y viens. Sans blague, je vous donne ma parole d'honneur que je ne mourrai pas avant de terminer l'histoire. Je comprends bien à quel point il est énervant d'arriver jusque là et de ne pas savoir ce qui se passe ensuite. Je ne vous ferais jamais ça ! »
La phobie de l'histoire inachevée, son lecteur a pu l'avoir jusqu'à la fin. Mais, le problème, avec cette nouvelle (comme avec la majorité des autres du recueil), c'est qu'elles sont elles aussi ouvertes, elles aussi inachevées.
« Revenez demain et je vous raconterai la suite. Tout ce que vous voulez savoir, je vous le promets. Demain. »
Sauf qu'heureusement, la fin, demain, n'arrive jamais.

J'espère vous avoir donné envie de nous plonger ou de vous replonger dans La Rose pourpre et le lys avant ou après Les Contes de la rose pourpre. Bien sûr, vous resterez sur votre faim mais, si vous voulez savoir ce qui arrive ensuite à tous ces personnages (comme c'est souvent le cas pour n'importe quelle lecture, que le roman soit achevé ou non), l'imagination est le meilleur des remèdes !

Où les trouver ?


La Rose pourpre et le lys est disponible en poche dans la collection « Points » pour EUR 7, 69 (Tome 1) et EUR 8, 17 (Tome 2) ou EUR 15, 87 (coffret Tome 1 & 2).

Les Contes de la rose pourpre sont disponibles en livre de poche dans la même collection pour EUR 5, 80

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