C'est la carte des flots faite dans la tempête, La carte de l'écueil qui va briser sa tête : Aux voyageurs futurs sublime testament.
"- Ci-joint est mon journal, portant quelques études Des constellations des hautes latitudes. Qu'il aborde, si c'est la volonté de Dieu !"
ALFRED DE VIGNY
De l'Autre Coté de la Bouteille
# Bienvenue ô toi lecteur & internaute sur mon blog, La Bouteille à la Mer ! Sache que dans cette Dive Bouteille seront jetées, au gré du vent, sur le papier et à la mer, les bribes de mes lectures mais aussi de certaines de flâneries culturelles et bien d'autres balivernes pareilles. Si elle te parvient, ne la jette pas par terre, ça ne serait pas écolo du tout. #
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"Il est néfaste pour celui qui veut écrire de penser à son sexe."
L'argument
Pourquoi les pièces de Shakespeare n'ont pas été écrites par une femme ? Quelles sont les conditions autant matérielles que morales pour écrire une oeuvre de fiction ? Quand les femmes ont-elles arrêté d'écrire pour se plaindre pour enfin faire oeuvre d'art ? Dans cette conférence de 1929 sur les femmes et le roman, Virginia Woolf nous entraîne dans une promenade à travers les siècles, de l'époque élisabéthaine au monde contemporain depuis le droit de vote accordé aux femmes, pour entreprendre une véritable généalogie des conditions favorables et défavorables de l'écriture féminine pour enfin s'interroger sur la différence des sexes et pour conseiller les futures femmes de lettres sur ce qui doit les guider dans l'écriture.
Même dans ses essais, on retrouve l'amour de Virginia Woolf pour la fiction que cela soit, avec sérieux pour son propos en discutant de la relation entre les femmes et la fiction ou dans sa propre écriture où chaque chapitre (comptez-en six) prend les airs d'une mise en scène littéraire qui nous fait suivre une narratrice, Mary, dans son voyage à travers les époques sur les traces des femmes écrivains.
Le premier chapitre nous emmène à Oxbridge, une université fictive entre Oxford et Cambridge, où les femmes ne sont pas autorisées à marcher sur le gazon ou à entrer dans une bibliothèque sans lettre de recommandation. Au second chapitre, on la retrouve dans la maison de sa tante pendant et après un repas où la digestion est propice à la réflexion sur les femmes mais aussi au coeur de ses recherches dans les rayonnages du British Museum où elle se met en colère contre l'affirmation selon laquelle "les femmes [seraient] intellectuellement, moralement et physiquement inférieurs aux hommes". Le troisième chapitre se situe au coeur du XVIe siècle où face au génie de Shakespeare, sans égal, la narratrice retrace le destin de la soeur du dramaturge, Judith, vouée à l'oubli malgré les mêmes talents que son frère sans être permise à cause des circonstances d'écrire une seule ligne pour, tragiquement, se donner la mort se découvrant enceinte..
Le quatrième temps de son voyage est celui des pionnières sorties de l'anonymat avec Jane Austen et Charlotte Brontë, deux modèles opposés qui abordent l'écriture avec deux esprits différents, l'un avec confiance, l'autre avec rancune contre ces hommes qui lui ont empêché de visiter le vaste monde. C'est à ce moment-là que les femmes de lettres entrent vraiment dans l'Histoire et, c'est au chapitre 5 et 6, que Virginia Woolf s'attaque au lourd débat sur la différence des sexes où, à la suite de Coleridge, elle adhère à l'idée que les grands écrivains sont ni des hommes, ni des femmes mais délibérément androgynes. Ce profil de l'écrivain androgyne, qui garde l'équilibre entre son coté masculin et son coté féminin , est proprement l'aspect le plus fictionnel dans Une chambre à soi et fait écho par exemple à la figure d'Orlando, ce génie androgyne et immortel.
Aphra Behn
Christina Rossetti
Ce que j'ai trouvé passionnant dans cet essai, c'est l'hommage que Virginia Woolf rend à toutes ces femmes de lettres oubliées et qui, pourtant, sont des pionnières qu'il s'agit de faire revivre. J'ai aimé rencontrer certaines figures comme Christina Rossetti, la soeur du peintre préraphaélite Dante Gabriel Rossetti, ou Aphra Behn, cette dramaturge de la Restauration, ou encore la figure fictive de la soeur de Shakespeare qui est une invention prodigieusement géniale et très inspirante. D'ailleurs, la soeur de Shakespeare est en quelque sorte l'âme de toute écrivain féminine en puissance, comme un modèle à suivre et à faire survivre ce qui me touche d'autant plus, moi qui aime tant écrire :
"Je vous ai dit au cours de cette conférence que Shakespeare avait une sœur ; mais n’allez pas à sa recherche dans la vie du poète écrite par sir Sidney Lee. Cette sœur de Shakespeare mourut jeune… hélas, elle n’écrivit jamais le moindre mot. Elle est enterrée là où les omnibus s’arrêtent aujourd’hui, en face de l’Elephant and Castle. Or, j’ai la conviction que cette poétesse, qui n’a jamais écrit un mot et qui fut enterrée à ce carrefour, vit encore. Elle vit en vous et en moi, et en nombre d’autres femmes qui ne sont pas présentes ici ce soir, car elles sont en train de laver la vaisselle et de coucher leurs enfants. »
J'ai aimé aussi retrouvé la figure de Jane Austen qui est un tel pivot dans cette histoire de la condition des femmes de lettres. Elle n'écrit pas comme les autres, elle qui fait partie de ces femmes qui font "se mettre à faire usage de l’écriture comme d’un art et non plus comme d’un moyen pour s’exprimer elles-mêmes." Même en n'ayant pas eu une chambre à elle, on la voit écrire dans cette pièce commune, ce petit théâtre d'observation des mœurs d'alors, interrompue de ci delà par telle ou telle tâche domestique et surtout cachant ses romans sous une feuille de buvard dès qu'un étranger entre dans la pièce. Comme cette jeune femme a réussi à égaler Shakespeare dans cette pièce commune, ça reste un mystère...
Une chambre à soi est bien sûr traversé par le féminisme tout particulier de son auteur mais pourtant, il échappe aux travers de l'exaltation de la femme et de ses qualités ou du mépris de la gente masculine pour aborder le sujet de la condition matérielle nécessaire à l'écriture d'un roman par une femme d'un point de vue presque neutre, suivant un esprit critique des plus honnêtes. Virginia Woolf rejette dos à dos d'un coté la supériorité masculine sur les femmes mais tout simplement la différence entre les sexes en dénonçant ce système comme enfantin comme s'il y avait deux camps adverses dans une cour de récréation.
« Toute cette opposition de sexe à sexe, de qualité à qualité, toute cette revendication de supériorité et cette imputation d’infériorité, appartiennent à la phase des écoles primaires de l’existence humaine, phase où il y a des « camps », et où il est nécessaire pour un camp de battre l’autre et de la plus haute importance de monter sur l’estrade et de recevoir des mains du directeur lui-même une coupe hautement artistique. A mesure que les gens avancent vers la maturité, ils cessent de croire aux camps et aux directeurs d’école ou aux coupes hautement artistiques. De toute manière, quand il s’agit de livres il est notoirement difficile d’étiqueter de façon durable leurs mérites. »
C'est cette exigence de ne pas vouloir choisir entre l'homme te la femme qui l'amène à défendre la cause de l'androgyne qui est une sorte de variante littéraire du genre qui met en relation l'homme et la femme non pas à des fins sociales mais bien d'écriture littéraire. Virginia Woolf cite de nombreux auteurs androgynes : Shakespeare étant le premier, Keats, Coleridge et Proust qui, quant à lui, chose rare chez un homme favorise son coté féminin. Cette posture de l'androgyne l'amène non seulement à citer les conditions matérielles qui favorisent l'écriture, c'est-à-dire l'indépendance financière et un espace consacré à la seule écriture :
"Il est nécessaire d'avoir cinq cents livres de rente et une chambre dont la porte est pourvue d'une serrure, si l'on veut écrire un oeuvre de fiction ou une oeuvre poétique."
Mais, cette posture androgyne doit aborder l'écriture dans un certain esprit : on n'écrit pas en cherchant la gloire, ni en se projetant dans l'avenir pour savoir quelle postérité aura nos œuvres mais bien avec "la liberté de penser les choses en elles-mêmes" conçue comme une vraie délivrance. L'écriture ne sert pas à convaincre, à persuader ou à faire effet sur qui que ce soit mais elle vaut en elle-même sa propre valeur. L'écriture, c'est tout simplement se faire plaisir et faire de ce plaisir sa philosophie de vie et ne jamais se laisser décourager dans sa tâche :
"Ecrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela importera pendant des siècles ou pendant des jours. Mais sacrifier un cheveu de la tête de votre vision, une nuance de sa couleur, par déférence envers quelque maître d’école tenant une coupe d’argent à la main ou envers quelque professeur armé d’un mètre, c’est commettre la plus abjecte des trahisons."
« "Ne songez pas à influencer les autres ", voilà ce que j’aimerais vous dire si je savais comment donner à ces mots une sonorité exaltante. Pensez aux choses en elles-mêmes. »
Après avoir lu Une chambre à soi, on a envie de relever le défi que Virginia Woolf nous lance et de commencer tout de suite à écrire, ou de continuer, pour ne jamais, jamais s'arrêter dans notre chambre à soi fermée à double tours.
Où se procurer Une chambre à soi ?
Une chambre à soi de Virginia Woolf
10/18 - 171p. EUR 5, 80
Disponible sous le titre Une pièce bien à soi
Rivages - EUR 6, 70
Une chambre à soi de Virginia Woolf est ma troisième contribution au Challenge Virginia Woolf chez Lou et ma cinquième contribution au mois anglais chez Lou et Titine.
is while you're doing the dishes." (Agatha Christie)
J'ai eu envie aujourd'hui de faire un petit billet thématique pour le mois anglais en vous présentant quelques lieux célèbres où ont habité les écrivains anglais que je connais le mieux. C'est toujours émouvant de découvrir l'intimité d'un auteur, ça a quelque chose de presque voyeur de vouloir découvrir son univers autrement que par ses oeuvres comme en visitant sa maison d'enfance, là où il a écrit son "chef d'oeuvre", là où il a rencontré nombre de ses contemporains...
Si vous comptez prochainement aller en Angleterre, prenez note, peut-être que vous aurez la chance d'entrer vraiment dans la "home sweet home" de ses auteurs et ainsi, de partager comme une intimité avec eux ! Certaines maisons sont des musées, d'autres devraient l'être.
Jane Austen à Chawton (Alton, Hampshire)
C'est à Chawton Cottage, cette charmante maison en briques rouges, que Jane Austen a vécu avec sa mère et sa soeur Cassandra pendant huit ans jusqu'à sa mort en 1817. Elle y écrivit Mansfield Park, Emma et Persuasion, mon roman préféré de Jane. Vous trouverez dans la maison désormais transformée en musée huit livres de musique ayant appartenu à Jane Austen.
Pour plus de détails et si vous êtes à la recherche d'informations pratiques pour visiter Chawton, vous pouvez consulter le site du Jane Austen's House Museum.
John Keats & P. B. Shelley à Rome (26, Piazza di Spagna)
C'est dans cette maison que John Keats est mort de la tuberculose le 23 février 1821 alors qu'il séjournait à Rome Joseph Severn, un peintre pour y guérir. Percy Shelley l'avait invité à venir dans sa demeure à Pise mais il y préféra Rome et à sa mort, il écrivit le poème Adonaïs en son honneur.
Keats est peut-être mon poète anglais préféré que j'ai appris à aimer grâce au film Bright Star de Jane Campion avec le fabuleux Ben Whishaw où plusieurs de ses poèmes y sont lus.
Actuellement, cette maison est un musée qui rend hommage non seulement à Keats et à Shelley mais aussi à plusieurs autres poètes romantiques : Byron, Wordsworth, Robert Browning, sa femme Elizabeth Barret et même Oscar Wilde avec une belle collection de lettres, manuscrits et de peintures..
Je trouve le site du musée de la Keats Shelley House particulièrement chouette, en particulier leur aperçu de la visite en vidéo :
Agatha Christie à Greenway (Devon)
C'est ici qu'a vécu Agatha Christie et son mari à partir de 1938 jusqu'à leur mort respective en 1976 et 1978 et la maison fut ensuite la demeure de sa fille jusqu'en 2004. C'est un monument classé et le jardin possède en bord de rivière des plantes exotiques rares de l'hémisphère sud alors que la Bam Gallery dans la maison expose des œuvres d'art contemporaines.
Plus d'informations sont disponibles sur le site de Greenway.
Sir Arthur Conan Doyle à Undershaw (Surrey)
Undershaw, l'ancienne demeure d'Arthur Conan Doyle, est un cas particulier parmi les anciennes maisons d'auteurs célèbres car laissée tombée progressivement en ruines et menacée de démolition en 2010 pour construire à sa place des pavillons modernes, des passionnés appartenant à The Undershaw Preservation Trustont lancé une campagne Save Undershaw et plusieurs pétitions. De cette initiative est né Sherlock's House : The Empty House, un recueil de nouvelles et de poèmes en soutien du projet The Undershaw Preservation Trust. Il est depuis peu disponible en français pour EUR 11, 72. Tous les bénéfices sont reversés à Save Undershaw. Pour plus d’informations, je vous invite à consulter Le boudoir de Méloë grâce à qui j'ai connu cette belle initiative.
L'ancienne maison de J.M Barrie à South Kensington
J'aurais adoré vous parler des maisons de Virginia Woolf à Hogarth (Richmond), de Vita Sackville-West à Knole (Kent), de J.M Barrie à South Kensington où Peter Pan est né ou de C.S Lewis aux Kilns mais ça nous laisse encore beaucoup de choses à découvrir !
Cette présentation de quatre maisons d'écrivains anglais est ma seconde participation au mois anglais, organisé par Lou et Titine.
Claude MONET, On the boat (1887)
National Museum of Western Art (Tokyo)
« Ce que je veux atteindre en écrivant des romans se rapproche beaucoup, il me semble, de ce que vous voulez atteindre quand vous jouez du piano, commença-t-il, lui parlant par dessus son épaule. Nous tâchons de saisir ce qui existe derrière les choses, n'est-ce pas? Voyez ces lumières en bas, reprit-il, jetées là n'importe comment... Je cherche à les coordonner... Avez-vous déjà vu des feux d'artifice qui forment des figures ?... Je veux faire des figures. »
L'intrigue
A 24 ans, Rachel Vinrace, une jeune fille passionnée de musique taciturne et solitaire et presque cloîtrée chez ses tantes à Richmond, participe pour la première fois à une croisière en compagnie de son père, de son oncle Ridley Ambrose et de sa tante Helen vers l'Amérique du Sud avec une escale au Portugal où ils rencontrent une certaine Mrs Dalloway et son mari. Cette occasion de découvrir le vaste monde et de sortir de sa bulle intérieure va lui permettre de rencontrer des jeunes gens de son âge, comme Terence Hewet et Saint John Hirst, deux amis libres penseurs, et une foule hétéroclite de personnes dans l’hôtel où ses deux nouvelles connaissances séjournent. Bals, excursions, conversations banales ou secrètes, rien n'est plus éloigné de sa vie d'avant. Cette immersion dans la société édouardienne, où seules les apparences comptent, va lui permettre par contraste de se trouver elle-même, d'explorer sa quête de la vérité avec Terence et Saint-John, et non plus seule, et enfin de quitter la maigre surface des choses pour enfin vivre pleinement, quitte à en payer le prix.
Let's go ! Comment ne pas commencer en beauté le mois anglais organisé par Lou et Titine si ce n'est avec mon auteur anglaise préférée, Virginia Woolf ? Après avoir eu un véritable coup de cœur pour son second roman Nuit et Jour et pour son ultime Entre les actes, il ne me restait plus qu'à lire son premier roman La Traversée des apparences pour boucler la boucle.
Hogarth House (Richmond upon Thames) où ont vécu Virginia et Léonard Woolf.
Publié en 1915, son écriture coïncide avec une longue crise de dépression de 1913 à 1915 qui se retrouve peut-être dans le malaise que vit Rachel face à son exploration des émotions, à sa quête de la vérité et du bonheur pour elle-même et pour les autres. Ce roman a quelque chose à voir avec la libération et la guérison autant pour Rachel que pour Virginia Woolf qui sont toutes les deux comme enfermées à l'époque à Richmond, assez éloignées de la capitale pour ne pas pouvoir en vivre la vie mondaine. C'est comme ça en tout cas que j’interprète ce voyage à l'étranger jusqu'à Santa-Marina, une ville fictive en Amérique du Sud, et le titre original du roman presque intraduisible : The Voyage Out, littéralement « le voyage dehors, hors de », voyager pour sortir et s'en sortir.
Mais ce voyage, c'est aussi le besoin de prendre de la distance pour mieux faire la satire de la société édouardienne. Dans l’hôtel de Santa-Marina, la foule de personnages que Rachel rencontre est comme un microcosme de la société anglaise au complet mais mieux représentative parce qu'elle se retrouve dépaysée et donc plus facilement confrontée à ses préjugés sur les autochtones pour mieux les dénoncer. Ils sont comme observés à leur insu, ce qui est véritablement le cas lorsque Rachel et Helen, attirées par les lumières de l’hôtel, jouent les voyeuses en regardant l'assemblée par une des fenêtres lors d'une veillée.
Dans cette satire, la place de la femme dans la société est centrale d'autant plus qu'elle touche au premier chef le personnage principal, Rachel, qui n'a rien du modèle de la femme moderne. Comme dans Nuit et Jour, le féminisme de Virginia Woolf et les diverses revendications féministes comme un accès au droit de vote, à l'éducation ou la dénonciation de la ségrégation des femmes traverse tout le roman soit pour être critiquées, soit pour être défendues. On n'entend pas la voix d'une féministe en tant que telle comme Mary Datchet, la suffragette dans Nuit et Jour mais bien des hommes comme la figure du politicien en la personne de Richard Dalloway qui dénonce l'inutilité du droit de vote, chose étrange pour un homme politique :
« S'il y a des dupes qui s'imaginent que le droit de vote va leur servir à quelque chose, on n'a qu'à le leur accorder. Elles ne tarderont pas à déchanter. »
Toutefois, c'est surtout Terence Hewet, en tant que figure de l'écrivain (et donc plus ou moins double de Virginia Woolf), qui prend la défense des droits des femmes et essaye de gagner Rachel à sa cause :
« Réfléchissez un peu : nous sommes au début du XXe siècle, et jusqu'à il y a quelques années, une femme ne sortait jamais seule, ne disait jamais rien. Cela se déroulait là, à l'arrière plan depuis tous ces milliers d'années – cette curieuse existence muette dont rien ne témoignait au-dehors. »
D'ailleurs, c'est à l'occasion de ce voyage qui prend des airs de voyage initiatique que Rachel va pouvoir sortir de sa condition de femme du XIXème siècle, complètement dévouée à des occupations oisives comme s'adonner fanatiquement à la musique en dédaignant tout autre centre d'intérêt, pour devenir le temps d'un instant une femme moderne, indépendante, vivant pleinement sa vie. C'est d'ailleurs ce que lui propose sa tante Helen en l'invitant à Santa-Marina :
« - Il ne te reste plus qu'à te lancer et à devenir quelqu'un pour ton propre compte.
L'image de sa personnalité propre, de soi-même comme entité réelle, perpétuelle, différente de toutes les autres,irrépressible autant que la mer ou le vent, se projeta en éclair et l'idée de vivre la bouleversa profondément. »
Pour cela, il lui faut une « chambre à soi » où il lui soit permis d'exercer ses pensées, de se cultiver pour mieux affronter le monde au dehors,
«
une chambre indépendante du reste de la maison, vaste, intime, un endroit où elle pourrait lire, penser, défier l'univers ; une forteresse et un sanctuaire tout ensemble. A vingt-quatre ans, une chambre représente pour nous tout un monde. »
Ce qui est drôle dans le fait de voir en Rachel une jeune fille du XIXème siècle avant qu'elle ne quitte l'Angleterre, c'est qu'elle avoue lors d'une conversation avec Clarissa Dalloway, qu'on découvre sous un autre angle que dans Mrs Dalloway, c'est qu'elle déteste Jane Austen ! Elle a beaucoup de mal à expliquer clairement pourquoi si ce n'est par une formule énigmatique :
« Elle est tellement... tellement... Enfin, elle est comme une natte trop serrée, pataugeait Rachel. »
Pourtant, comme Jane Austen, Rachel a tout de la jeune fille victorienne qui est enfermée dans un carcan sans pouvoir librement s'épanouir, chose que Jane Austen a su faire à sa manière.
Sa traversée depuis Londres jusqu'à l'Amérique du Sud est aussi une « traversée des apparences » : il révèle à Rachel, d'un naturel crédule, que tout le monde ment, dissimule et plus profondément qu'il est difficile de connaître les autres même en partageant leur intimité, même en multipliant les conversations. Il y a un très beau passage où Rachel et Helen, sa tante, sont raccompagnés à l'aube après un bal jusqu'à chez elles par Terence et Saint John. Ils en profitent pour s’asseoir dans l'herbe, discuter et se raconter aux autres jusqu'à leurs convictions les plus profondes. Après s'être quittés, ils ne se connaissent pas pour autant :
« Malgré la proximité physique, malgré l'intimité de l'instant, ils n'étaient que des ombres les uns pour les autres. (…) Malgré la liberté des propos échangés, ils gardaient tous l'impression gênante de ne rien avoir appris, au fond, les uns les autres.
- Les questions importantes, réfléchissait Hewet tout haut, celles qui offrent un réel intérêt... je doute qu'on puisse jamais les poser à quelqu'un.»
Et plus tard, lors d'un tête-à-tête entre Rachel et Terence qui se rapprochent de plus en plus, l'un et l'autre comprennent chacun de leur coté qu'aucune conversation ne peut être totalement sincère, qu'il y a toujours des pensées, des émotions inavouées qui sont gardées secrètes malgré leur intimité grandissante et que toute relation demeure fragmentaire, toujours limitée, jamais assouvie complètement :
« Il raisonnait pour contrecarrer le désir qui lui revenait, intense, de la prendre dans ses bras, d'en finir avec les allusions indirectes, d'expliquer exactement ce qu'il ressentait. (…) Il passa en revue leurs propos, décousus, inutiles, tournant sur eux-mêmes, qui leur avaient pris tout leur temps et les avaient si étroitement rapprochés, pour les rejeter ensuite si loin l'un de l'autre et le laisser, lui, insatisfait à la fin, ignorant toujours ce qu'elle sentait, comment elle était. Parler, parler, rien que parler, à quoi cela servait-il ? »
Ce désir de transparence entre eux, de fusion et d'annulation des différences entre cet homme et cette femme, la fin du roman l'offre de la manière la plus inattendue, abrupte et sublime. Cette fin m'a vraiment touchée, presque troublée et je crois que c'est le signe que c'est un grand roman ce qui est extraordinaire pour un premier roman. Même s'il est plus classique dans sa composition que d'autres romans de Virginia Woolf plus connus, il possède une originalité propre et une sensibilité qui ne laisse pas indifférent.
Je vous laisse avec mon passage préféré où Terence parle de leur amour l'un pour l'autre où l'on retrouve une phrase presque à l'identique de la lettre de suicide de Virginia Woolf pour son mari, Léonard :
Henri Lévy, La jeune fille et la mort (1879, Musée des beaux-arts, Nancy)
« Comment avaient-ils le courage de s'aimer ? Comment lui-même avait-il osé vivre avec tant de hâte et d'insouciance, courir d'un objet à l'autre, aimer Rachel à ce point ? Jamais plus il n'éprouverait un sentiment de sécurité, une impression de stabilité dans la vie. Jamais il n'oublierait les abîmes de souffrance à peine recouverts par les maigres bonheurs, les satisfactions, la tranquillité apparente. Jetant un regard en arrière, il se dit qu'à aucun moment leur bonheur n'avait égalé sa souffrance présente. Il avait toujours manqué quelque chose à ce bonheur, quelque chose qu'ils souhaitaient mais qu'ils n'arrivaient pas à atteindre. Cela restait fragmentaire, incomplet, parce qu'ils étaient trop jeune et ne savaient ce qu'ils faisaient.(...)
- Jamais il n'y eut deux êtres aussi heureux que nous l'avons été. Nul n'a jamais aimé comme nous avons aimé. Il lui sembla que de leur fusion absolue et de leur bonheur émanaient des cercles qui allaient s'élargissant, qui emplissaient l'espace. Aucun de ses désirs les plus vastes ne restait inexaucé. Ils possédaient ce qui jamais plus ne leur serait repris. »
La Traversée des apparences de Virginia Woolf est ma deuxième contribution au Challenge Virginia Woolf chez Lou et ma première contribution au mois anglais chez Lou et Titine.
« Qu'importe l'intrigue ? L'intrigue n'est là que pour créer l'émotion. Il n'y a que deux émotions : l'amour et la haine. A quoi bon s'inquiéter de l'intrigue ? Ne vous inquiétez pas de l'intrigue, l'intrigue n'est rien. La paix est le troisième sujet d'émotion. L'amour, la haine, la paix : voilà les trois émotions qui forment la trame de la vie humaine. »
L'intrigue
Une journée de juin 1939, dans une bourgade de la campagne anglaise. Malgré l'imminence de la guerre, le quotidien continue son cours comme cette représentations théâtrale annuelle qui va se dérouler chez les Oliver soit en plein air si le temps le permet, soit dans la grange à l'abri des intempéries. Mais tout ça est bien secondaire comparé à ce qui se passe aux entractes, avant, pendant et après la pièce entre les personnages, dans la solitude et dans leur intériorité. Plusieurs générations se côtoient sans vraiment se connaître. Isa s'évade dans ses rêveries poétiques elle qui, de retour sur terre, aime et hait son époux, « le père de ses enfants », Giles Oliver qui lui, se sent étranger à lui-même, forcé à être un homme de la ville alors qu'il ne respire que dans le monde de la campagne. Barthélemy et Lucie, frère et sœur d'un âge certain, sont aussi inséparables que distants. Et qui est cet étrange inconnu, William Dodge, qui se défend d'être un artiste ? La pièce va les obliger à se regarder tous en face, « nous-mêmes », sans qu'ils en soient forcément changés...
Le nombre de romans de Virginia Woolf que je n'ai pas lu s'amenuise
petit à petit ce qui est toujours un peu inquiétant. On
aimerait tant qu'avec des auteurs pareils, au style si
extraordinaire, leurs productions aillent à l'infini. Après Nuit et Jour, un véritable coup de cœur pour une œuvre de jeunesse trop méconnue, j'ai pris l'oeuvre de Virginia par l'autre bout en lisant
son dernier roman, Entre les actes, écrit en 1941, l'année de
son suicide dans la rivière Ouse (Sussex).
En lisant les quelques notes de mon édition, j'ai été frappée par la manie des commentateurs de rappeler sans arrêt ce fait au point de lire entre les lignes à chaque mention quelconque du thème de l'eau ou de l'immersion comme lorsque Isa déclare « puisse l'eau me recouvrir, l'eau de la source aux souhaits » (p. 96) une vision « prémonitoire », inconsciente de la fin tragique de l'auteur. J'ai trouvé ça particulièrement agaçant et tiré par les cheveux quand on connaît bien l’œuvre de Virginia Woolf (chose qui doit être leur cas, j'imagine) et que l'on sait que ce thème est omniprésent rien que dans Les vagues où chaque « chapitre » commence par la description petit à petit du mouvement ascendant et descendant d'une vague. Cet élément purement factuel n'apporte pas grand chose si ce n'est au mythe, au mystère qui entoure la figure de Virginia Woolf auquel je n'ai jamais vraiment adhéré. Certes Virginia Woolf est fascinante mais dans ses œuvres mêmes et pas forcément concernant sa vie « romanesque », sa sexualité ou sa mort.
Entre les actes est avant tout un portrait de famille et de la société d'entre-guerre en manque d'identité et de repères dans un monde en éternel changement où la vie citadine et la vie à la campagne, idéalisée, ne sont plus aussi différentes et où, par exemple, l'on commande son poisson du jour par téléphone et où les frigidaires dans les foyers deviennent monnaie courante. C'est la vie prosaïque par excellence, monotone que décrit l'auteur par les yeux de ceux qui s’y ennuient comme Isa qui anticipe les paroles et les conversation entière dans sa famille comme à propos de la représentation théâtrale qui se répète chaque année et qui est précédé du même rituel :
« Je viens de clouer l'écriteau à la porte de la grange » (…) Ces mots sont comme la première mesure d'un carillon de cloches. Quand la première mesure sonne, on entend la seconde, quand la seconde sonne, on entend la troisième. Aussi, quand Isa entend Mrs Swithin dire « J'ai cloué l'écriteau à la porte de la grange », elle sait qu'elle va dire : « pour la représentation. » Et lui dira : « Aujourd'hui ! Nom d'un bonhomme, j'avais oublié ! - S'il fait beau », continue Mrs Swithin, « on donnera la représentation sur la terrasse.. - Et s'il pleut, continue Barthélemy, « dans la grange. - Et qu'aurons-nous ?, continue Mrs Swithin, « du beau temps ou de la pluie ? » Alors, pour la septième fois, ils regardent par la fenêtre.
Cet évènement, la pièce de théâtre, au lieu de changer le quotidien des habitants du village, et surtout de la famille chez qui elle est organisée, ne fait que les embourber dans les mêmes réflexes de retranchement sur eux-mêmes alors même que l’évènement ameute les foules au point que les distances, les conflits intimes entre les personnages ne sont pas appelés à être résorbés. A la fin de la pièce, tout le
monde s'empresse de s'éparpiller, de retourner rapidement chez soi,
à ses petites habitudes et ce morcellement de la société, ce
« chacun chez soi »
est peut-être ce que la pièce n'arrive pas à corriger chez son
auditoire. Au son du gramophone qui lance « ce vous
voyez, ce sont des pièces, des morceaux, des fragments »,
cette observation se retourne sur eux-mêmes :
« Cette
voix, est-ce nous-mêmes ? Des pièces, des fragments, des
morceaux, sommes-nous aussi cela ? La voix s'éteint. »
On sent toutefois que cette monotonie elle-même a une fin, qu'Isa et
les autres présentent leur libération qui n'est autre que
l’imminence de la guerre. Plus que dans ses autres romans,
l'actualité et le présent sont abordés directement comme la guerre
à l'image de la question du vote des femmes dans Nuit et Jour.
J'ai été interloquée d'y lire le nom par exemple de Daladier, le
ministre de la défense de l'époque, en tant que c'est un ancrage
clair et fort dans la réalité et l'Histoire. Cette importance du
contexte extérieur, même par allusion ou par intuitions, a un
prix pa rapport à la place de l'intériorité des personnages.
Certes, les monologues intérieurs ont bien sûr toujours un place
majeure mais ils sont relégués à des moments restreints, « entre
les actes » comme s'ils n'étaient que des parenthèses dans
l'action et non le contraire.
Walt Kuhn, Woman with Bracelet (Between the Acts)
Cette possibilité du changement s'exprime entre les actes mais aussi pendant la pièce à tel point que son déroulement est perturbé. Il faut dire qu'à de multiples reprises, les nombreuses associations d'idées des personnages les mènent à se questionner non seulement sur l'origine de telle expression (comme « toucher du bois » par exemple) mais surtout sur eux-mêmes devant la pièce :
« Ils
ne sont pas prêts ; on les entend rire (disent-ils)... Ils
s'habillent. C'est la grande chose de s'habiller. (…) Croyez-vous
que les gens changent ? Les vêtements, bien sûr... Mais, je
veux dire, au fond... En rangeant un placard, j'ai trouvé un vieux
chapeau de mon père... Mais nous, au fond, changeons-nous ? (…)
Ce qu'elle veut dire, c'est que le changement est inévitable, à
moins que les choses ne soient dans un état de perfection ;
dans ce cas, le temps serait vaincu. C'est ce qui arrive pour le
ciel. »
On ne peut pas dire que l'auditoire soit très attentif ou très silencieux : ça jacasse, ça commente et ça décrit tout ce qui se déroule sur scène ce qui agace la dramaturge, Miss la Trobe qui ne cesse de « perdre » l'auditoire et rêve de la pièce absolue, sans public :
« Que
c'est vexant d'avoir un auditoire ! Oh, écrire une pièce sans
auditoire – la pièce par excellence. Mais ici elle a un auditoire
devant elle. A chaque seconde, ils échappent à son étreinte. »
Et pourtant, la pièce est dirigée vers un public et pas n'importe
lequel, à une communauté hic et nunc. La pièce de Miss La
Trobe retrace l'histoire de l'Angleterre de ses origines à l'époque
élisabéthaine et victorienne jusqu'à « nous-mêmes ».
Si la plupart des actes sont faits de tableaux, qui sont autant de
pastiches des comédies bien pensantes victoriennes ou une collection
de citations des œuvres de Shakespeare dans une histoire inédite
pour représenter l'ère élisabéthaine (ce qui m'a fortement
rappelé le même procédé dans Orlando), le dernier acte est
là pour mettre en scène ses contemporains :
« Comme c'est
long ! », s'écrit-elle.
« C'est un
entracte », dit Dodge, lisant le programme.
« Et après
cela, quoi ? » demande Lucie.
« Notre
époque. Nous-mêmes », lit-il.
« Dieu
veuille que ça soit la fin », dit Giles d'un ton bourru.
Pour ce faire, rien de mieux pour cela que de faire venir sur la scène improvisé des miroirs où le public se reflète. Ce procédé fait régner un grand désordre dans l'auditoire, un mouvement de foule grotesque où chacun fait en sorte de se soustraire aux miroirs pour ne pas être aperçus .
« Ils ne sont
ni Victoriens, ni eux-mêmes. Ils sont en suspens, comme les limbes.
(…) « Nous-mêmes... » Ils reviennent au programme. Que
peut-elle savoir de nous-mêmes ? Les Élisabéthains, bien ;
les Victoriens, peut-être ; mais nous-mêmes, assis ici un soir
de juin, en 1939, c'est ridicule. « Moi-même », c'est
impossible. D'autres personnes, peut-être : Cobbet de Cobbs
Corner, le commandant, le vieux Barthélemy, Mrs Swithin – eux,
peut-être. Mais moi – non, elle ne peut pas me prendre sur le
vif. »
« Tiens,
c'est le vieux Bart. Voici Manresa. Voyez ce nez..., cette robe...,
ce pantalon..., ce visage... ils les ont attrapés... Nous-mêmes ?
Mais c'est cruel de nous attraper en instantané avant que nous ayons
pu prendre... Et ne représenter qu'un aspect... C'est une
caricature, c'est vexant, ce n'est pas du jeu ! »
Il faut dire qu'il est difficile de se regarder en face et de saisir
le présent dans son intégrité sans la distance appropriée.
Finalement, la pièce se finit par une impasse où les personnages
n'arrivent pas à coïncider avec eux-mêmes, à se dépasser au
point qu'en deux jours, ils paraissent les mêmes qu'au premier jour. Cela est renforcé
par le parallélisme entre le début et la fin du roman qui se
déroule dans le même salon familial tard dans la soirée. Malgré
une certaine ouverture au monde (les fenêtres sont grandes ouvertes
sur le jardin pour laisser entrer encore les dernières lueurs de la
journée), chacun est à sa place comme dans une pièce de théâtre
où chacun tient un rôle précis. Il faut dire que les derniers mots
du roman renvoit bien à une certaine théâtralisation avec l'image
du rideau qui se lève :
« La fenêtre est tout ciel, sans couleur. La maison a
perdu toute sa puissance d'abri. La nuit triomphe, la nuit d'avant
qu'il y ait des routes ou des maisons, la nuit que contemplait les
hommes des caverne du haut d'une éminence, parmi les rochers. Le
rideau se lève. Ils parlent. »
C'est cette mise ne scène, ce goût pour les apparences et l'ordre
courant des choses qui semble être l'objet de la critique de
Virginia Woolf en décalage avec la modernité et les changements, en
un mot le déroulement naturel du temps. Ce qui échappe aux
personnages, c'est le naturel, le fait de se comporter « sans
façons » contrairement à une scène fugitive du roman, ma
préférée, où Isa et William Dodge sont assis dans le jardin en
toute simplicité :
« Je suis
William », dit-il, prenant la feuille pelucheuse et la serrant
entre le pouce et l'index.« Je suis
Isa », répond-elle. Ils se mettent alors à causer comme s'ils
se connaissaient depuis toujours ; ce qui est étrange, dit-elle
comme elles font toujours), considérant qu'il n'y a qu'une heure
qu'ils se connaissent. Ne sont-ils pas cependant des conspirateurs,
des poursuivants de visages cachés ? Une fois cela admis, elle
s'arrête, se demande (comme elles font toujours) comment il se fait
qu'ils se parlent ainsi sans faire de façons. Et elle ajoute :
« Peut-être parce que nous ne nous sommes jamais vus
auparavant, et que nous ne nous reverrons plus. « La fatalité
d'une mort soudaine est suspendue au-dessus de nos têtes »,
dit-il. « Aucun moyen de reculer, ni d'avancer, pour eux comme
pour nous », il pense à la vieille dame qui lui a montré la
maison. L'avenir imprègne le présent, comme le soleil passe à
travers la feuille de vigne transparente aux nombreuses veines –
réseau de lignes qui ne forment aucun dessin. »
Où se procurer Entre les actes ?
Mon édition d'Entre les actes en "Le Livre de Poche" est disponible sur Amazon au prix de EUR 5, 79.**
Lu dans le cadre du challenge Virginia Woolf de Lou. Lou propose aussi une lecture commune d'Entre les actes pour le 1er avril. Moi, j'ai pris de l'avance mais si cela vous tente, n’hésitez pas à aller vous inscrire chez elle ! :)
« Jadis les enfants y étaient reçus sans enquête. Un trou pratiqué dans la muraille s'ouvrait et se refermait discrètement. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. On prend des informations sur les pauvres petits hôtes, on les reçoit par faveur des mains de leurs mères. Ces malheureuses mères doivent renoncer à les revoir, à les réclamer même, et cela pour jamais ! »
L'intrigue
Londres,
1835. Walter Wilding n'est pas un vulgaire bourgeois comme les
autres, négociant en vin de son état. Avant de mener une vie aisée
après avoir hérité d'une belle fortune à la mort de sa mère, il
était un de ces « enfants trouvés », abandonné par sa
mère biologique avant même d'avoir été baptisé. Cette belle
ascension sociale n'est pas sans conséquence : derrière
sa véritable identité se cache un mystère. Le vrai Walter Wilding
n'est peut-être pas celui que l'on croit et vu l'argent mis en jeu,
ça ne va pas attirer que des enfants de cœur. Tous les personnages
deviennent suspects et on en croise un certaine nombre : son
associé George Vendale en amoureux transi, Joey un employé qui joue
les oiseaux de malheur ou un étrange personnage suisse au nom
romanesque, Obenreiser...
L'époque victorienne est une période qui me passionne, même quand il s'agit de romans néo-victoriens comme ceux de Michel Faber alors quand on a dans les mains un roman écrit à quatre mains par deux maîtres de l'époque, Charles Dickens et William Wilkie Collins comme L'abîme (ou Voie sans issue selon les éditions), on ne peut qu'être ravie. Dans ces conditions, on a toujours tendance à vouloir décrypter le roman en repérant le style d'écriture de chacun d'eux, la part de Dickens et celle de Wilkie Collins. C'est un réflexe que j'ai eu malgré moi au début de ma lecture mais par paresse peut-être et surtout faute de connaître à la perfection leur univers respectif et leurs thèmes récurrents, j'ai préféré laisser de coté cette idée. Après tout, on en rate peut-être aussi l'unité et à quel point une telle œuvre doit être concertée, discutée, réfléchie.
Charles Dickens dans Doctor Who (2005)
"The Unquiet dead" (Saison 1)
Je préfère voir L'abîme comme un roman hybride, un peu étrange notamment dans sa forme. Chaque chapitre fait référence au monde du théâtre : « ouverture », « le rideau se lève », l'entrée ou la sortie de tel personnage. Pourtant, L'abîme a tout d'un roman presque traditionnel avec un jeu sur les éléments romanesques de l'intrigue – à la limite du vraisemblable – rendu possible par des scènes de rencontre ou de reconnaissance ce qui explique la place accordée au monde de l'orphelinat et au mystère qui entoure l'identité de certains personnages. Tout s'explique quand on sait que No Thoroughfare a aussi été une pièce de théâtre, « a drama, in Five Acts », écrite la même année pour Noël 1867 avec la même intrigue sans différence notoire.
De cet univers de la scène, L'abîme en retient certains éléments comme les coups de théâtre autour notamment de la véritable identité de celui qui est appelé Walter Wilding, les personnages qui répondent souvent à des « caractères » ou des types comme la « mère coupable », le bourgeois ou la pupille Marguerite, parfaite Rosine du Le Barbier de Séville à l'époque victorienne. Je pense qu'il y a beaucoup d'ironie de la part de Dickens et Wilkie Collins dans ces personnages un peu caricaturaux qui ont la larme facile, le cœur sur la main ou l'obsession du meurtre. Le voyage final en Suisse a quelque chose aussi de parodique avec son traitement très romantique de l'univers montagnard à la fois exalté et redouté pour le danger que les montagnes et ses « abîmes » représentent. L'abîme est avant tout un drame mais on rit aux dépends des personnages de leurs excès, eux qui posent beaucoup, et du manichéisme poussé à l'extrême. Bien sûr, certains personnages sortent du lot comme Joey, plus attendrissant qu'agaçant pour sa simplicité et ses superstitions ou Marguerite, pratiquement seul personnage féminin, présentée au début comme « une faible femme » qui s'affirme de plus en plus jusqu'au moment crucial.
William Wilkie Collins
Autant L'abîme, quoique cette traduction du titre laisse un peu à désirer, que Voie sans issue insistent bien sur cet aspect dramatique et pourtant, ce que je retiens particulièrement de ce roman, c'est la place importante qu'occupe l’énigme, le mystère à tel point que le lecteur est invité à être aussi perspicace que devant un roman policier qui est après tout le grand genre de Wilkie Collins. On ne sait plus qui est qui, qui trahit qui et même si je ne considère pas L'abîme comme un « chef d'œuvre » (le mot est jeté pourtant sur la quatrième de couverture), il a le mérite de nous surprendre ce qui en fait une lecture très agréable.
Ce roman m'a donnée très envie de plus approfondir l'univers de ces deux auteurs (et autant ma bibliothèque que ma PAL comptent beaucoup de Wilkie Collins non lus !) et pourquoi pas des romans dérivés comme le roman néo-victorien Drood de Dan Simmons qui met en scène les deux auteurs dans une sorte d'intrigue policière. Il faut dire que Wilkie Collins, en fumeur d'opium invétéré, a tout d'un personnage décadent ! Rien que la couverture mystérieuse du roman me fait de l’œil !
Vous pouvez en lire la critique sur Biblioblog et acheter le roman de Dan Simmons au prix de EUR 22, 70 sur Amazon. (un peu cher malheureusement après les fêtes !)
Vous pouvez trouver L'abîme au choix aux éditions du Masque pour EUR 6, 93 sur Amazon mais il en existe une autre édition chez 10/18 avec pour titre Voie sans issue mais exclusivement en occasion.
J'en profite pour vous souhaiter tous mes vœux pour cette nouvelle année. Qu'elle soit riche en découvertes autant livresques que culturelles !
Je ne parle pas assez à mon goût de cinéma ou de séries quoique la BBC avec Jane Eyre ou North & South soit bien mise à l'honneur ici. Je revois Downton Abbey en ce moment et je pense depuis cet été à vous parler de la série Robin des Bois (BBC) qui a fait connaître Richard Armitage que j'ai retrouvé avec plaisir sous les traits de Thorin dans The Hobbit dernièrement.
2013 sera aussi une année sous le signe de Sherlock Holmes et j'en profiterai sûrement pour revoir la série de la BBC Sherlock (dans l'attente d'une autre saison !) ce qui me donnera l'occasion d'analyser leur travail d'adaptation par exemple à partir de A Study in Scarlet ou Le chien des Baskerville qui m'attendent sagement dans ma PAL.
Ceux qui suivent ma page Facebook le savent déjà, grâce au challenge organisée par Lou, cette nouvelle année ne se fera pas sans lire, découvrir et redécouvrir du Virginia Woolf. J'ai choisi le niveau Mrs Dalloway soit au moins cinq romans (Mrs Dalloway relue en anglais, Entre les actes, Flush, Trois guinées et/ou Une chambre à soi et La Traversée des apparences), un livre dérivé (The Hours de Michael Cunningham) et une biographie de l'auteur (surement le Virginia Woolf d'E.M Forster). Quand on aime, on ne compte pas !