C'est la carte des flots faite dans la tempête, La carte de l'écueil qui va briser sa tête : Aux voyageurs futurs sublime testament.
"- Ci-joint est mon journal, portant quelques études Des constellations des hautes latitudes. Qu'il aborde, si c'est la volonté de Dieu !"
ALFRED DE VIGNY
De l'Autre Coté de la Bouteille
# Bienvenue ô toi lecteur & internaute sur mon blog, La Bouteille à la Mer ! Sache que dans cette Dive Bouteille seront jetées, au gré du vent, sur le papier et à la mer, les bribes de mes lectures mais aussi de certaines de flâneries culturelles et bien d'autres balivernes pareilles. Si elle te parvient, ne la jette pas par terre, ça ne serait pas écolo du tout. #
# Coming Soon #
Mon RDV "Un mois, un extrait"
Soumettez-moi vos extraits et écrivez votre article en invité. Rdv Rubrique "Contact".
« Le docteur regarda le nouveau venu avec un ahurissement à peine déguisé, comme s'il se fût trouvé en présence d'un monstre marin, mais évidemment inoffensif. (...) Son chapeau tomba sur la tapis, son encombrant parapluie glissa entre ses genoux avec un bruit mat ; il parvint à reprendre le premier et suivit l'autre des yeux, puis avec un indéfinissable sourire, il dit :
- Mon nom est Brown. »
L'intrigue
Mieux connu outre-manche qu'en France, le père Brown est un personnage atypique dans le genre policier. Ce n'est ni un homme de métier, ni un détective privé, ni un détective consultant mais un prêtre catholique qui, avec la force de son esprit déductif, de ses talents d'observation et de sa perspicacité, résout une série d'enquêtes au fil des ses voyages de courte, moyenne ou longue distance. Ainsi, au cours de ces "trois enquêtes" (sur les cinquante-huit nouvelles écrites par G.K Chesterton), on le retrouve dans sa propre paroisse pour aider une de ses ouailles ("L'absence de Mr Glass"), puis non loin des Cornouailles pour résoudre une étrange affaire de naufrages à répétition ("Les naufragés des Pendragon") et enfin en Italie, des voleurs de grand chemin sur son passage où le danger n'est pas loin ! ("Le paradis des voleurs")
Statue de C.S Lewis (Dublin)
Alors que je m'étais fait un beau programme de lecture (avec possibilité
de Lectures Communes), j'ai dû m'absenter d'ici pour un mois le
temps de travailler à fond pour mon mémoire sur C.S Lewis dont je
devais rendre le plan à mon directeur de recherche. Autant dire que
ça n'a pas été de tout repos et, même rendu, j'y travaille
encore... Je vous reviens cependant avec Trois enquêtes du père
Brown qui regroupe trois
intrigues policières sous la forme de courtes nouvelles. Vous
connaissez peut-être son auteur de nom : Gilbert Keith
Chesterton (1874-1936). Personnellement, c'est grâce à C.S Lewis
que j'en suis venue à le connaître et à le lire en tant qu'il le
considère comme un de ses maîtres avec George MacDonald que je
compte aussi découvrir très bientôt et, a fortiori,
vous en parler.
L’énigme première de cette série de nouvelles policières, c'est bien sûr
l'identité de son personnage éponyme. Que vient faire un prêtre
catholique sous la peau d'un détective amateur, jurant ainsi avec
les sacro-saints codes du polar ? Bien sûr, on pourrait
l’interpréter dans une visée parodique qui ridiculiserait le
genre, ses mécanismes mais, n'ayant pas une grande expérience des
polars (sauf ma lecture du Grand Sommeil
de Chandler et une lecture en cours de mon premier Sherlock Holmes, A
Study in Scarlet), je n'en ai
pas été frappée. Au contraire, je dirais que la place
prépondérante des énigmes à résoudre en absence de meurtres à
proprement parlé met en valeur le genre puisque Chesterton en a
gardé l'essence même. Que serait un roman policier sans ces énigmes
qui travaillent le lecteur autant que les protagonistes ? Ces
Trois enquêtes du père Brown conservent donc cet aspect cérébral
même si, bien sûr, vu le format de la nouvelle, les énigmes ne
peuvent pas être déployées comme dans un roman. Bien sûr, la
parodie pourrait attaquer cet aspect même en laissant entendre que
les romans policiers sont peut-être que
des énigmes où les histoires plus ou moins macabres, les cadavres
et la recherche du meurtrier ne serait qu'un bon prétexte pour faire
chauffer ses neurones.
G.K CHESTERTON
Par contre, si parodie il y a, le père Brown n'est jamais ridiculisé. Certes, il jure un peu avec le paysage habituel (rien que par le fait
qu'il soit catholique parmi des anglicans ou des personnages
non-croyants), il suscite toujours l'étonnement mais, il reste le
héros de cinquante-huit nouvelles dont j'ai pu en lire un aperçu
avec ces trois-là. Pour mieux comprendre le choix bien réfléchi de
ce personnage en soutane, toujours affublé de son chapeau et de son
parapluie (même en Italie!), il faut connaître un minimum
d'informations à propos de G.K Chesterton. Comme C.S Lewis,
Chesterton a plusieurs flèches à son arc : « homme
d'un génie colossal »
selon George Bernard Shaw (son ami-ennemi), journaliste, poète,
biographe (de Robert Browning, Dickens, William Blake, Stevenson
entre autres). Mais, c'est aussi et surtout un converti au
catholicisme et, comme Lewis, il « s'engage » dans une
apologétique du christianisme. Quoi de plus normal, dès lors, de
voir ce prêtre sous sa plume surtout inspiré par sa rencontre avec
un prêtre catholique, le père John O'Connor, un curé du Yorkshire
qui a participé à sa conversion.
Tom Branson (Allen Leech - Downton Abbey)
Pour ceux qui auraient peur de voir dans ses enquêtes « un message
chrétien » trop marqué, je dirais que ces trois enquêtes
n'en font pas du tout cas. C'est une façon ludique de faire
connaissance avec ce personnage atypique avec un plaisir de lecture
certain pour un trajet aller-retour en train comme moi par exemple.
Le père Brown est particulièrement attachant et ces nouvelles
pleines d'humour y sont bien sûr pour quelque chose. Je pense que
des questions plus sérieuses, comme par exemple la « cohabitation »
entre catholiques et anglicans en Angleterre dans les années 20,
doivent être développées dans les nombreuses autres enquêtes. Les
amoureux de Downton Abbey
qui ont apprécié les crêpages de chignon entre Tom Branson (« le
chauffeur ») et le comte de Grantham ne devraient pas être
dépaysés.
C'est
d'ailleurs le seul reproche que je pourrais faire à ces Trois
enquêtes du père Brown :
je suis un peu restée sur ma faim. Forcément, avec cette petite
sélection de trois nouvelles sur cinquante-huit, on manque l'unité
de la série créée par Chesterton et, malgré le brio des
intrigues, on aurait envie d'en savoir plus sur ce père Brown, sur
ses habitudes, sa personnalité. C'est pour ça que dès que
possible, j'espère bien en lire l'intégrale (malheureusement un peu
chère) ou du moins une sélection plus large comme La
sagesse du père Brown et Le
secret du père Brown.
A noter : BBC One a diffusé en janvier une série Father Brown avec Mark Williams (Arthur Weasley dans les Harry Potter) dans le rôle principal. Le succès a été tel qu'une suite est prévue et vous pouvez voir le premier épisode et suivants (sous-titrés en anglais) sur Youtube ici :
Où se le procurer ?
Trois enquêtes du père Brown est disponible en Folio pourEUR 1, 90.
Vous pouvez aussi continuer à suivre les aventures du père Brown dans Le secret du père Brown pour EUR 1, 95 et dans La sagesse du père Brown pour EUR 5, 66.
G.K Chesterton est aussi très connu pour son roman Le nommé Jeudi : un cauchemar, un thriller métaphysiqueà mi-chemin entre Lewis Carroll, Kafka et Borges pour EUR 8, 69.
Lu dans le cadre du challenge Thrillers & Polars de Liliba.
"Je ne suis pas Sherlock Holmes." Raymond CHANDLER, Le Grand sommeil
« Le grand sommeil », c'est la mort qui plane au
dessus de tous, partout et plus particulièrement à Los Angeles,
lieu par excellence des intrigues, des affaires louches qui tournent
mal. « Le grand sommeil », c'est aussi le gagne-pain du
détective privé Philip Marlowe, cynique à souhait. Disparitions,
meurtres sans meurtriers, Marlowe est là pour démêler ce genre
d'affaires et, parfois, il le fait sans qu'on le lui demande, non
sans les ennuis qui vont avec ! Il est engagé par le riche
général Sternwood, presque à l'article de la mort, à a base pour
une histoire de chantage. Il faut dire qu'il est plutôt mal entouré
à commencer par ses propres filles Carmen et Vivian, une droguée et
une alcoolique, toutes deux séductrices, toutes deux dangereuses...
Je dois avouer mon inculture presque complète en ce qui concerne les
polars ou les romans policiers et ce n'est pas faute d'aimer ça ou
d'en être curieuse. Disons que mon parcours un peu classique en
prépa et avant dans mes lectures personnelles ne m'y a pas dirigé
en premier et c'est bien dommage. J'ai rattrapé mon retard avec ce
roman noir, un « classique » (même si je n'aime pas trop
ce genre de terme qui, justement, met trop facilement dans une
« classe », une case quelque chose) : Le Grand
Sommeil de Raymond Chandler.
Tout m'a amenée à lire ce petit bijou du genre, très incisif mais
aussi très désabusé sur la nature et les relations humaines. A la
lecture, j'ai eu comme un sentiment de « déjà-lu » et
ce n'était pas sans raison puisque je me suis souvenue avoir traduit
et commenté l'un des passages du premier chapitre en khâgne où
Marlowe, dont le nom est inspiré par le dramaturge élisabéthain et
rival de Shakespeare, rencontre dans une serre le général Sternwood
qui lui explique sa mission et ses honoraires. L'atmosphère
est d'emblée délétère, malsaine et il faut dire que le Grand
Sommeil insiste sur la noirceur des caractères, sur la malhonnêteté
dans les milieux les plus variés comme si le cliquant d'une ville
comme Los Angeles n'était que la belle vitrine qui camouflait une
arrière-boutique en chacun de nous assez sale.
« Quand vous êtes sorti une fois de la légalité, vous
l'êtes pour longtemps.Vous croyez que ce n'est pas un joueur, Je
pense que c'est un pornographe, un maître chanteur, un casseur de
voitures volées, un tueur par personnes interposées et un mec qui
achète les flics malhonnêtes. Il est exactement ce qui lui plaît,
quelque soit l'étiquette accrochée au gâteau. N'essayez pas de me
raconter des histoires de combinards à l'âme pure. Ça ne colle pas
avec le reste. »
La scène au casino.
Pourtant, ce pessimisme général, dont Marlowe est le principal
porte-parole, n'est jamais mis au service d'un discours moralisateur,
comme si la morale elle-même était fausse. C'est plutôt le
franc-parler des personnages, voire leur vulgarité, qui permet de
passer outre ce genre de banalités pour faire du Grand Sommeil
une peinture acerbe mais aussi très vraie, sans fard de ce que peut
être une société moderne. Au premier abord, j'ai dû m'habituer au
niveau de langue employé, qui souvent vole assez bas, mais à vrai
dire, on se prend au jeu, on reconnaît – ou plutôt on imagine -
parfaitement le parler du détective et du flic américain (à l'aide
des films que j'ai pu voir avant comme certains Hitchcock), très
désinvolte, légèrement méprisant mais surtout particulièrement
blasé de son univers et de ce à quoi il doit être affronté dans
son métier.
Ce franc-parler et les grossièretés en tout genre ont quelque chose
de très réaliste ce qui participe, comme un ressort, à l'humour du
livre. N'allez pas croire parce que c'est un roman noir, aux
situations parfois glauques, qu'on en vient à déprimer pendant plus
de trois-cent pages ! Il faut dire que je suis bon public mais
j'ai beaucoup ri en lisant Le Grand Sommeil grâce au
personnage de Marlowe et à tous ceux qui le côtoient qui sont tous
très haut-en-couleur. Chandler allie cynisme et humour noir dans des
situations assez noires et pourtant, ça permet de ne pas trop prendre au sérieux certaines situations, de leur trouver de l'ironie. Cela tient selon moi à la
qualité des dialogues que je trouve vraiment excellents, de toute
beauté au détriment des narrations qui parfois m'ont un peu
ennuyée. Ce n'est pas pour rien que les Américains réussissent si
bien au cinéma ! Ça fusse, c'est plein d'esprit et on est
jamais déçu des échanges entre les personnages qui paraissent
toujours très vrais. Il y a un peu aussi une vaine théâtrale qui
est légèrement présente à tel point les dialogues sont biens
orchestrés sans que cela sonne faux ou trop enjolivé.
Je vous ai retenu un passage en particulier, qui n'est pas un
dialogue mais où Marlowe sauve Vivian Sternwood d'une tentative de
vol à la sortie d'un casino où elle avait gagné le pactole !
Celui-ci m'a fait beaucoup rire mais il y en a des centaines comme
ça !
« - Mets le sac à tes pieds, môme, lui dis-je. Doucement,
prends ton temps.
Il se baissa. Je bondis et l'affrontai avant qu'il se relève. Il
se redressa contre moi en respirant fort. Ses mains étaient vides.
- Dis moi que je ne m'en tirerai pas comme ça, fis-je.
Je me penchai et cueillis son revolver dans la poche de son
pardessus.
- Il y a toujours quelqu'un pour me donner un feu, lui dis-je. J'en
trimbale tant que je marche tout courbé. Casse-toi."
Avec cet humour acerbe, c'est peut-être aussi pour ça que ce roman
de Chandler tient de la satire sociale. Les préjugés sont en grande
partie absents sauf peut-être à l'encontre du milieu judiciaire où
quelques passages insistent avec peu de nuances sur la malhonnêteté
presque intrinsèque des policiers qui cachent par exemple aux
journaux et au public les vrais éléments d'une affaire de meurtre.
A mon sens, on ne peut pas tout dire dans ce genres d'affaires, ça
serait contre productif, c'est presque nécessaire alors que c'est
présenté par le narrateur comme une énième crapulerie des gens du
métier. Cependant, même si ce genre de préjugé est vraiment un
leitmotiv qui sous-tend le livre, cet appel facile aux idées reçues
est plutôt ponctuel ce qui permet aussi de lui éviter encore une fois de tomber
dans trop de moralisation. Les vices de la société, quand ils sont
cités, sont présentés comme des évidences, des faits qu'il
faut considérer sans chichi qui ne prouvent rien en eux-mêmes mais
qui, pourtant, laissent le lecteur libre de les juger comme bon lui
semble.
Le réalisme du Grand sommeil, je l'ai retrouvé aussi
dans le développement du personnage principal. L'ironie du sort veut
que Marlowe soit désormais une figure presque mythique du détective
privé, incarné au cinéma par Humphrey Gogart (rien que ça!) et
pourtant, Marlowe est aussi désabusé avec lui-même et sur son
métier qu'avec les autres. Il ne fait surtout pas du détective quelque chose de
romanesque, d'idéalisé comme si le détective privé devait être
forcément propre sur lui et, en plus de ça, un génie !
« Je ne suis pas Sherlock Holmes ou Philo Vance. Je ne
m'attends pas à ramasser une pointe de stylo cassée sur des lieux
que la police a examinés et à reconstruire l'affaire à partir de
là. Si vous vous imaginez qu'il y a des détectives qui gagnent leur
vie avec ce système-là, alors vous ne connaissez pas beaucoup les
flics. Ce ne sont pas des choses comme ça qu'ils laissent passer, à
supposer qu'ils laissent vraiment passer quelque chose quand ils en
ont réellement la liberté de travailler. Mais s'ils le font, c'est
forcément quelque chose de moins net et de plus vague. »
Marlowe & "Boucle d'Ange"
Marlowe est comme les autres. Il se présente lui-même comme
quelqu'un qui fait ça pour de l'argent, ouvert aux propositions les
plus offrantes et aux pots-de-vin quand il s'agit de sauver la
réputation d'une famille de rois du pétrole. Il se saoule de temps
ne temps et ne se prive pas pour embrasser à peu près tout ce qui
bouge qu'il y ait « ouverture » ou pas !
Le grand sommeil a été pour moi une lecture très agréable, très
différente de ce que j'ai l'habitude de lire ce qui n'est pas plus
mal ! J'ai particulièrement aimé les toutes dernières pages
qui en somme expliquent le titre du roman, comme si cette sombre
affaire, où s'entre-mèlent au moins trois intrigues, n'était
qu'une réflexion sur ce qu'est la mort. Quand elle arrive, elle est la seule à nous rendre enfin tous égaux contrairement aux belles intentions de la justice
sociale. En voici l'extrait :
« Qu'est-ce que ça peut faire où on vous met quand vous
êtes mort ? Dans un puisard dégueulasse ou dans un mausolée
de marbre au sommet d'une grande colline ? Vous êtes mort,
vous dormez du grand sommeil... vous vous en foutez de ces
choses-là... le pétrole et l'eau, c'est de l'air et du vent pour
vous. .. Vous dormez, vous dormez du grand sommeil, tant pis si vous
avez eu une mort tellement moche... peu importe où vous êtes
tombé... Moi, je faisais partie des choses moches, maintenant. »